Mieux vaut tard que jamais. L’adage n’a jamais été aussi parlant : Jusqu’au 13 février prochain, à l’espace cosmopolis de Nantes, une exposition dédiée à la détresse humaine nous est présentée. Tout est née d’un hommage à deux femmes mortes dans de sombres conditions.
Des déchets, des rues habitées par des ordures, des dédales de pierres et de saletés, des gravats, des décharges et des femmes. Voilà le thème de cette exposition : Les femmes. Mais pas n’importe lesquelles.
De jeunes filles d’ABIDJAN dans des guettos de « fraichenies ». Elles cherchent du confort, le minimum « vital ». Leur choix a été de quitter leur famille et la milice, pour s’asservir à des hommes. Leur mac qu’elles nomment « mari » .
Des visages en gros plan, du noir en couleur. Paréos, piercing, cheveux colorés, tatouages. Elles se lavent en pleine rue, avec de l’eau que nous pouvons imaginer peu portable. Elles se font des masques, fument, se maquillent comme elles peuvent. Je suis marquée par la pauvreté, le paysage meurtri, mais je peux visiter, outre des rues sans vies, une féminité exploitée. Ces femmes me regarde fixement, m’oppresse de leur expression. Cette réalité dérangeante, si loin de moi, me fait face et m’interroge. Tout est une question de regards au sein de cette expostion. Qu’y a-t-il de plus percutant qu’une confrontation? Des yeux fixement plongés dans les nôtres? Entre les photos, des citations et des témoignages, comme celui de Mélissa:
« Tu dégrades, tu deviens vilaine, tu fanes…tu dors comme un crocodile : tu fermes un oeil, tu ouvres l’autre. T’as peur donc t’as pas le temps de te reposer. Ici, on veille beaucoup. Ton corps, même ta personnalité change, tu maigris, tu tombes régulièrement malade. Y’a tout ça dedans. Tu penses trop »
Message saccadé, force de vérité. Ces femmes ne se battent plus mais subissent, et ont pleinement conscience du cauchemar éveillé dans lequel elles vivent. Des textes nous expliquent que les hommes, sous l’effet de drogues douteuses, les battent et s’en amusent. Mais eux-même sont pris dans un monde qu’ils ne contrôlent pas, et utilisent le « sexe faible » .
Cette exposition met en exergue le corps. Les traces de blessures y sont visibles. La féminité n’est pas oubliée mais c’est la dernière chose qui leur reste, elles n’ont plus rien hormis cette enveloppe. Mais celle-ci les esquive. Une fois de plus, une phrase complète mon observation
« Leurs corps leur échappe. Une enveloppe sous profondeur qu’elles couvrent de masques de beauté mais ne soignent pas »
Effectivement, l’instinct de survie les pousse à « s’apprêter » , mais pourquoi, pour qui? La dignité, certainement.
« L’instant jolie de m’intéresse pas »
Eliane de Latour, auteur des photographies, souligne que le beau n’est pas le but de cette exposition, ce sont les faits. Tout à commencé avec une jeune femme qu’elle a pris en photo. Le lendemain, elle lui a ramené des clichés et beaucoup, par la suite, sont venues la voir et lui ont demandé d’être capturées dans son objectif. Puis, la photographe a continué son travail d’investigation et a pris tout simplement la vie en photo, comme à ABIDJAN.
« L’étincelle de la beauté qui me donne envie de prendre une go en photo vient de son audace à vouloir montrer qu’elle est autre. La photo comme une réflexion de l’estime de soi »
Le courage. Voilà ce qui en ressort. Pas de larme, pas de plainte, juste l’adhésion à une vie de misère. Elles se prostituent, vivent dans une litière géante, l’avenir ne leur fait aucune promesse. Mais elles restent femmes et dans ce sens veulent jusqu’au bout nous le montrer.
La citation de Sénèque exprime bien le sentiment de l’exposition : « Tirons notre courage de notre désespoir même »
Le fait que mon papa ait passé quelques années en Afrique, dont en ABIDJAN, explique sans doute mon affinité pour ce sujet.

