
Publié aux éditions Stock en janvier 2020, « La mère morte » est un livre à vif. De page en page, Blandine de Caunes raconte une mère qui se meurt, et une autre anesthésiée par le chagrin lorsque sa fille se tue dans un accident de la route. Un double deuil pour une double peine. La fille de la célèbre féministe Benoîte Groult retrace ici les derniers mois de cette femme atteinte par la maladie d’Alzheimer et de sa vie après le décès de son enfant.
Un récit confession sans convenances
Si l’analogie m’a, au premier abord, semblée trop facile, les trois femmes en couverture ont attiré mon attention. Parce qu’elles sont belles et représentent trois générations. Parce qu’elles sont connues, aussi. Nous pouvons y voir Blandine, auteure du livre. Au milieu le pilier : Benoîte Groult, suivie de Violette, sa petite-fille. Est-ce utile de vous présenter Benoîte Groult ? Je ne le crois pas. Blandine, elle, je ne la connaissais pas. Je découvre qu’elle aussi a baigné dans les livres et s’est illustrée comme Attachée de presse. Fille du journaliste Georges de Caunes, elle a deux sœurs : Constance, dont elle ne parle pas et qui m’intrigue tant on ne trouve rien sur la fille de Paul Guimard, et Lison de Caunes.
Benoîte Groult était un esprit libre qui n’aura eu de cesse de se battre pour sa liberté et celle des femmes. C’est grâce à elle, mais faut-il le rappeler, que l’on marque « auteure » et non « auteur », pour une femme. Si ces questions semblent anodines aujourd’hui, ce fut pour elle le combat d’une vie. Si Benoîte Groult a cultivé le parler franc et l’écrit allant jusqu’à l’intime, sa fille poursuit ce style. Style dont elle se sert pour mettre des mots sur des douleurs sans noms. Pour crier tout bas. Pour « hurler en silence », comme l’écrivait Marguerite Duras.
Parce que la vie est une garce
Ces mots durs sont ceux de Blandine de Caunes, lorsqu’elle répond à une interview sur ce livre qu’elle avait commencé bien avant ces deuils et bien avant le décès de sa fille unique. C’est pour cela que le début du récit ne parle que de Benoîte, un prénom qui lui ressemble pour une femme souhaitant obtenir les mêmes droits que les hommes. Les mêmes avantages. Les mêmes privilèges.
« Je voulais écrire le dernier chapitre de la vie de ma mère. L’écrire pour elle, car elle ne pouvait plus le faire », dit Blandine lorsqu’elle évoque la raison d’un tel livre qui, vous le verrez, est abrupt. Effectivement, comme l’a souligné Jean-Claude Raspiengeas sur France Inter : « c’est d’une grande banalité…il n’y a pas de tenue…aucun style littéraire ». Je ne peux pas le contredire, tant j’ai moi-même été étonnée que cette femme, une intellectuelle et romancière, ne mette pas de relief à ce récit. Puis, au fil des lignes, on comprend bien entendu pourquoi : parce que la vie n’a pas de tenue. A-t-elle une convenance, cette vie qui nous érafle souvent, nous épargne parfois, mais nous percute sans cesse. On se reçoit même de telles rafales, que la vie met du temps à redevenir « normale ».
Alors oui il n’y a pas de style, juste celui de la vie. Quand on veut peindre une souffrance et les difficultés de la fin de vie, seule la simplicité prime. Je vais donc dans le sens d’Olivia de Lamberterie, avec cette grâce que je lui aime tant : « ce livre est d’une honnêteté folle. C’est un livre qui se moque de la bien-pensance et des convenances. C’est un livre qui ressemble à Benoîte Groult ». C’est ce que je me dis. Blandine de Caunes est effectivement très honnête, elle peut même sembler égoïste et cruelle dans ses propos. Elle nous bouscule quand elle écrit qu’elle a hâte de voir cette mère mourir car elle fatigue son quotidien. Elle nous bouscule quand elle dit que mettre autant d’énergie à éduquer un enfant pour le voir partir si jeune est inique. Mais elle dit peut-être ce qui ne se dit pas, et c’est ce qu’aimait faire sa mère.
« Je voulais écrire le dernier chapitre
de la vie de ma mère. »
Des larmes au goût salé
Si cette femme a souffert et si cet exutoire fut un moyen de s’en sortir, c’est aussi la force et l’amour pour sa mère qui l’ont aidée. Car comme elle le dit : « ma mère avait un amour forcené pour la vie ». De sa fille Violette, dont on découvre le profil et la vie – à l’opposé de ses origines bourgeoises – il lui reste une petite fille : Zélie. Violette était Naturopathe et Médium et entretenait des relations houleuses avec sa mère, dont elle a souvent reproché l’absence. Cette jeune femme, dont le blog est encore en ligne, est proche des gens et croit aux âmes qui restent. On se dit qu’un tel drame est une injustice folle. Ce drame, annoncé par une page noire au milieu du livre.
J’aime la vitalité qui transparait malgré une trame sombre. Cette déclaration « c’est un livre pour moi, pour ma mère et pour ma fille », nous montre que cette femme pense a elle avant tout et a raison de le faire. Car c’est en s’aimant et en aimant la vie que l’on se sauve de ces situations inextricables.
La fin de vie au cœur du récit
Si Benoîte Groult était une femme d’exception, sa fin de vie ne l’est pas. Les témoignages de sa fille, ce qu’elle dresse du quotidien de sa maman, est commun à tant de personnes. Benoîte aurait certainement aimé l’écrire et se battre encore pour ce combat-là. Mais elle l’a déjà fait, puisqu’elle a milité pour le droit à mourir dans la dignité (association ADMD).
Cette maladie, ce monstre, vous tient debout alors que votre esprit s’est déjà envolé. Passe les noms, passe les jours, les habitudes, les clés, les rendez-vous…tout passe et tout s’efface pour une vie où vous redevenez enfant. Blandine et Lison ont tout aménagé avec des aides à domicile pour accompagner leur mère. Mais la douleur est terrible. Voir cette femme partir dans ces circonstances, elles ne le pouvaient pas. Alors elle l’écrit, une fois de plus sans se soucier des conséquences : elles ont fait venir un médecin de Belgique pour mettre fin à cette souffrance. Elles ont pu lui tenir la main et lui souffler des mots d’amour. Nous les envions presque de pouvoir être là pour ce moment pénible. D’autant plus pénible que Blandine a perdu sa fille 3 mois avant et qu’elle avait un double traumatisme à mener.
Ce que nous dit cet ouvrage, c’est que l’amour d’une mère, d’un parent, est une fondation solide. Qu’avec cela, nous sommes armés pour la vie entière. L’amour est un pilier indestructible et c’est le meilleur capital que l’on puisse donner à son enfant dès sa naissance. C’est cet amour qui a fait tenir Blandine et c’est l’amour qu’elle a donné pour sa fille qui a forgé cette femme forte qu’elle semblait être. Car Violette aussi s’est affranchie en suivant un parcours différent de ses proches. Pour cette force là il faut une confiance en soi transmise par l’amour de ses proches.
Un écho aux souffrances des endeuillés
L’auteure nous dit qu’elle souhaite, à travers ce livre, aider les gens endeuillés d’hier ou d’aujourd’hui. Au-delà d’être une aide, c’est comme une chaîne de solidarité pour des amputés. Amputés de celles et ceux qu’ils aimaient et qui ne sont plus là. Avec de la rééducation intérieure, avec du temps, avec de l’amour, ces épreuves nous laissent une empreinte et nous avançons. La vie reprend. Car même si c’est « une belle garce », on est vivant et il faut profiter de cette expérience.
Je conseille ce livre car il est franc. C’est un témoignage d’une mère qui ne prononcera plus le mot « maman » et qui ne l’entendra plus jamais. C’est un récit sur les saloperies de la vie. Sur les écorchures et la maladie qu’une écrivaine n’avait pas vu venir. Sur les gens qui restent et qui nous font tenir. Un livre sur la vie parce que la mort en fait pleinement partie.
. France Inter critique
. Article La Croix
. Article NouvelObs
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