Cet été, je redécouvre une lecture passée. C’est en rangeant des affaires chez mes parents que je me suis penchée sur des livres, au fond d’un carton. J’ai survolé des couvertures et je me suis arrêtée sur l’une d’elles : Je ne suis pas celle que je suis, de Chahdortt Djavann. Je ne me souvenais absolument plus de l’histoire, mais il me revenait à l’esprit le plaisir que j’avais eu à le lire. Étrange.
Je me suis alors replongée dans ces pages. Ici, la narratrice met en parallèle deux histoires de femmes avec un même prénom : Donya. Il y a la Donya qui suit une psychanalyse à Paris, tentant de comprendre son passé en Iran. Et il y a l’autre Donya, qui vit à Bandar Abbas. Cette dernière est étudiante et souffre de devoir se cacher sous un voile. Elle souffre de cette privation de liberté. De devoir ramper, le soir, pour rejoindre son petit-ami. Elle cherche alors des plans d’émancipation, des plans de liberté. Mais c’est une femme entière, et épouser un homme pour quitter son pays, elle n’y arrive pas. J’aime beaucoup le profil de cette dernière. Entière. J’ai partagé son histoire d’amour, la souffrance de son amant assistant à son éloignement. Ce passage, page 225, m’a particulièrement touché :
« Que dire, lorsque la passion, le désir qui vous enflammaient corps et âme à la vue, à la seule pensée de votre amant, se sont éteints à jamais, cédant la place à la tendresse ? Que dire lorsque l’autre brûle encore de désir et, pour cela même, vous hait de l’abandonner ? »
Bien qu’il y ait une impossibilité de passer de l’amour à la haine après des étreintes et des sentiments, il y a une souffrance telle qu’on ne peut s’empêcher de prendre ses distances. Distances amères. Finalement, ces deux-là réussiront à se parler et à entrevoir un avenir sous le signe d’une complicité amicale.
À l’heure où j’écris ces quelques mots, je n’ai pas terminé ma lecture. Ma relecture. En revanche, je peux déjà écrire que c’est un réel plaisir. On devient vite dépendant de ces deux histoires. Certes, je suis déroutée et parfois exaspérée par les problèmes psychiques de la Donya parisienne. Si inconstante, changeante, voir même schizophrène. Elle l’est, d’ailleurs, schizophrène. Enfin je crois, le diagnostic n’est pas posé. Je suis aussi fortement agacée par l’attitude du psychanalyste. Si froid, si distant, ne disant pas un mot. Il parait que c’est le principe. Vous êtes là, assis, et vous parlez. Je peux comprendre qu’au fil des séances elle devienne encore plus perturbée. Il ne lui dit rien. C’est un mur. Comment peut-on guérir sans échange ? J’assiste au désarroi du personnage et ça me met mal à l’aise. Je poursuis tout de même cette lecture. Espérant qu’une s’y retrouve dans ses séances et se guérisse de ses maux qui l’encombrent. Et que l’autre s’émancipe, vive sa vie de femme.
« Face aux archipels du passé, solides et insubmersibles, le présent incertain et précaire perd toute consistance. Le réel ne résiste pas aux reflux de la mémoire. Il faut arriver à un âge mûr pour admettre que rien n’est plus insaisissable que l’existence du présent »
L’une des critiques que j’ai pu consulter évoque le « dérangement ». Je suis plutôt d’accord. Entre les méandres de la jeunesse d’une Iranienne et une réflexion sur le bien-fondé d’une psychothérapie, ces Donya suscitent ma curiosité et il est difficile de fermer le livre. « À 40 ans passés, ce livre est une tentative de vie, comme on fait une tentative de suicide ». Dès le départ, la narratrice nous interpelle. Faire une tentative de vie, est-ce tenter de retrouver goût aux choses simples que le quotidien nous offre ?
Épilogue de Chahdortt Djavann
Certains demanderont pourquoi ce livre et pourquoi maintenant. Effectivement, j’aurais pu attendre mes quatre-vingts ans et mes cheveux blancs pour aborder des sujets si délicats. Mais voyez-vous, j’ai vécu, si je puis dire, une vie bien plus âgé que mon âge. À quatorze ans, j’avais l’âge de mon grand-père ! L’âge de sa mort. Je pourrais faire mien les vers de Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »
Rien n’était moins probable qu’un exil en France, rien ne me destinait à une vie française. Dans mes fantasmes des après-midi moites d’été, à Téhéran, adolescent, lorsque je lisais les sagas d’Alexandre Dumas, les romans de Victor Hugo, de Balzac, de Tolstoi, de Dostoievski ou de Dickens traduit en persan, un élan de folie, nourri par des heures de lecture, m’emportait : un jour moi aussi je serai écrivain et mes livres seraient traduits et lus dans des pays étrangers. Même dans mes rêves les plus osés, j’étais à mille lieues de m’imaginer écrivain de langue française. La vie et le hasard en ont décidé ainsi. Moi, je n’ai fait que me laisser guider par l’instinct. Je me souviendrai toujours de la nuit où, en 1993, à peine arrivée à Paris, sur le Pont-Neuf, enthousiaste, je m’écriai en persan : « je serai écrivain en français. » « Apprends déjà à parler ; pour les livres, on verra après », répliqua du tac au tac ma voix intérieur, toujours un peu moqueuse.
Ce livre est le premier volume d’une histoire à suivre. Pour l’amour du ciel, qu’on ne vienne pas me demander si cette histoire est la mienne, si tel ou tel épisode a vraiment eu lieu, si j’ai vécu telle ou telle expérience, si le livre est, finalement, autobiographique.
Je ne crois pas à l’autobiographie. Nul ne se voit comme il voit les autres et comme les autres le décrivent et le jugent. En outre, la vérité de la fiction n’est pas celle de la réalité. Flaubert n’était pas plus Madame Bovary que Tolstoi n’était Anna Karénine, mais la phrase de Flaubert « Madame Bovary, c’est moi », possède sa vérité, même irréelle.
Je suis mon personnage et je ne le suis pas. Je ne pourrais être mon héroïne, même si je le désirais, car elle existe dans votre imaginaire, alors que moi, écrivain, j’existe ici-bas, sur terre, parmi vous. Je serai morte depuis longtemps qu’elle sera toujours jeune, toujours là, entre les pages, à rêver son avenir.
Je confesse cependant que certaines de ces expériences me sont familières, mais vous me reconnaîtrez le droit de ne pas dire lesquelles.
Je vous remercie tous.

