Les choses humaines, dernier roman de Karine Tuil

À 47 ans, Karine Tuil publie son onzième roman, récompensé par le prix Goncourt des lycéens et le prix Interallié. Ce sont les éditions Gallimard qui ont l’honneur d’imprimer un livre ô combien puissant. Si le titre apostrophe, les thèmes abordés sont nombreux et interrogent. Car c’est ce que l’Auteure aime faire : décortiquer le réel et mettre en avant nos vies contemporaines et la complexité de l’âme humaine.

« Les choses humaines ». Si ce titre a croisé mon regard à de nombreuses reprises, je ne franchisais pas l’acte d’achat. Je savais pourtant que je finirai par le faire, tant cette première accroche m’intriguait. « Les choses humaines », parce qu’il y a tant à dire. Je ne connaissais pas Karine Tuil, alors entre une appellation engageante et une écrivaine inconnue, je me suis lancée. Ce fut lu d’une seule traite. Lorsque je fermais le livre, ma première envie fut d’en savoir plus sur cette femme de lettres. Je découvre alors qu’elle aime aborder les grands sujets de société dans ses fictions. Si son dernier roman est le premier que j’ai découvert, je vais m’empresser d’en commander d’autres. À travers une histoire de viol, cette Juriste de formation nous dévoile l’être et le paraître, la notion de consentement en droit mais également les relations que nous tissons et les liens que nous entretenons depuis l’avènement des réseaux sociaux.

J’aime beaucoup cet extrait d’un très bel article de La Croix où l’auteure exprime ce qu’elle aime faire lorsqu’elle écrit : « Ce qui m’intéresse, ce sont les failles et les fêlures de la société, la comédie des apparences et le fonctionnement clanique, les points de fracture et l’engrenage de la chute » (article de Jean-Claude Raspiengeas publié le 25 septembre 2019).

La fiction tirée du réel

Claire et Jean sont deux personnalités connues du grand public, lui comme journaliste politique de 70 ans, elle comme essayiste de 43 ans. Divorcés, ils ont en commun un fils, Alexandre, brillant élève qui passe sa vie entre les États-Unis et Paris. Ce fils unique sera accusé de viol par la belle fille de Claire, Mina. S’en suivra un procès qui nous tiendra en haleine. Il y a cette histoire, mais il y a également tous les reliefs que Karine Tuil y met en évoquant le rapport à la célébrité, à la vieillesse, aux religions qui cohabitent, aux jeunesses dorées mais solitaires, à la rapidité avec laquelle les réseaux sociaux font le procès d’une personne, avant même l’ouverture d’une instruction.

Nos paradoxes et nous

Je ne vais pas ici m’attarder sur l’histoire, puisque vous aurez tout le loisir de la découvrir grâce aux nombreuses interviews données que j’ajouterai en bas de cet article. Ce que je souhaite retranscrire, c’est la force de ce roman. Il dévoile nos contradictions et le rapport que nous entretenons avec les valeurs et principes que nous scandons et défendons. C’est ce qui arrivera à Claire lorsque, alors qu’elle défend le combat des femmes et la liberté de parole de ces dernières, assistera médusée au procès de son fils. Jusqu’où allons-nous pour défendre les failles d’un proche, même si ce dernier a commis ce que nous rejetons ? Sommes-nous capables de déni face à l’insupportable ?

« La littérature est un miroir tendu à la société »
Karine Tuil

Vivre vieux dans une société où il faut être jeune

Parmi les nombreux sujets traités, Karine Tuil met en avant ces « vieux beaux », qui, pour se refaire une jeunesse, concourent à se mettre en couple avec beaucoup plus jeune qu’eux. C’est le cas de Jean, qui finira par se marier avec une stagiaire de 30 ans plus jeune que lui. Pour autant, et c’est toute la nuance de ce personnage présenté comme condescendant et individualiste, ce dernier s’occupera jusqu’au bout de Françoise, une ancienne amante et journaliste de 68 ans atteinte d’Alzheimer (clin d’œil à la maladie, même si le récit ne s’y étend pas). Lors du procès, qui dissèquera la vie privée des parents d’Alexandre, on découvrira que pour Jean la réussite et l’ascension sociale sont une revanche, pour ce nouveau riche sorti d’un milieu très pauvre.

La comédie des apparences

Un autre titre qui aurait pu être choisi est celui-ci : la comédie des apparences. En effet, chacun tente ici de sauver la face en restant digne, tout en justifiant l’injustifiable. À lire cet épisode noir de la vie du jeune Polytechnicien, on pense aux affaires DSK et Weinsten. Ces hommes de pouvoir qui ont un jour été accusés par une victime et ont dû faire face aux tribunaux.

Si les apparences sont parfois trompeuses, elles se dessinent également sur les réseaux, où nos profils lisses mettent en valeur notre meilleure photo, notre parcours ou encore nos partages et échanges intéressés. Mais que disent-ils vraiment de nous ? On dit d’ailleurs « la toile », et je me fais la réflexion que c’est effectivement cela : internet, et particulièrement les réseaux que l’on dit sociaux, sont une toile où chacun peint à sa guise son meilleur portrait. C’est ce que fait Jean, lorsque qu’il tweete ses prouesses et retweete les commentaires élogieux qui le concernent, alors qu’en même temps sa chaîne souhaite s’en séparer. De ces fausses complicités qui se tissent sur le web et de ces heures passées à entretenir des liens qui n’en sont pas.

Karine Tuil met en lumière les faux semblants et lorsque le scandale éclate, c’est toute l’hypocrisie d’une famille qui se fragmente. Car elle aime cela : mettre en avant les points de rupture. Est-ce pour montrer que ce qui semble parfait ne l’est pas toujours ?

« La banalité du mal est quelque chose de très intéressant à raconter à travers la romance »
Karine Tuil

La performance à tout prix

Si Alexandre plonge dans un cauchemar, c’est parce que la performance érige sa vie. Son père lui mettra une pression très importante dès le plus jeune âge. Il obtient alors le Bac à 16 ans et réussit Polytechnique, avant de préparer Stanford. Mais certaines pressions amènent à des évasions éphémères et dangereuses. Il se perd, jusqu’à faire une tentative de suicide. Fragile, il poursuivra une consommation de drogue régulière, comme ce soir du 11 janvier 2016 où, sous l’emprise de stupéfiants, il ira trop loin. Tiré d’une histoire vraie d’un étudiant de Stanford ayant commis un viol, le personnage encourra également une faible peine, 5 ans de prison avec sursis.

Dans un monde où le mot performance est partout, qu’en est-il de l’homme ? Peut-il suivre et s’épanouir dans un monde où tout autour de lui des notes et des statistiques évaluent tout en permanence ? Nous n’avons pas les réponses, mais l’auteure a le mérite de soulever les questions.

L’assurance d’être vivant

Je peux lire que Karine Tuil est dans la « littérature du réel », j’aime beaucoup cette expression. Elle aime découvrir la complexité de chaque être, ce pourquoi elle assiste très régulièrement à des procès pour tenter de comprendre ce qui pousse un individu à la faute. Mais comme elle le dit bien : se comprendre soi-même n’est pas toujours simple, alors tenter de comprendre l’autre l’est encore moins. Au fond, et ses études de droit nous le rappellent, Karine Tuil a le gout de la vérité.

Enfin, j’ai vraiment aimé le fait qu’il n’y ait pas un personnage central. Plusieurs parcours s’entrecroisent et la lecture ne nous place pas dans une préférence . On ne s’attache à personne en particulier mais à tous ces chemins qui se s’entrelacent.

Les derniers mots de la dernière page en disent beaucoup sur notre société :

« On était souvent déçu par la vie, par soi, par les autres. On pouvait tenter d’être positif, quelqu’un finissait par vous cracher sa négativité au visage, ça s’annulait, on crevait de cet équilibre médiocre, mais lentement, par à-coups, avec des pauses lénifiantes qui proposaient une brève euphorie : une gratification quelconque, l’amour, le sexe – des fulgurances, l’assurance d’être vivant. C’était dans l’ordre des choses. On naissait, on mourait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines. »

Je m’arrête là et vous invite à le lire. Pour en savoir plus :

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