« Papa », hommage à un père

C’est sur la voix de Jean Rochefort que je rédige cet article. Trois ans après le décès de l’homme de théâtre et de cinéma, « Papa », sorti en librairie le 24 septembre 2020, retrace les souvenirs et les peines de Clémence Rochefort. Les souvenirs d’un être si vivant et les peines d’une absence si présente. Publié aux éditons Plon, ce témoignage sensible dévoile les traits de caractère d’un homme d’exception et d’une relation père/fille toute particulière. Quelques pages pour dire que l’amour reste toujours. Quelques pages pour jeter à l’encre des paroles et conseils qu’une fille n’entendra plus.

C’est le titre du livre qui m’a interpelé. Livre caché derrière tant d’autres. Retiré et discret, à l’image de Clémence Rochefort. « Papa », en lettres rouges sur une page blanche, avec pour seule couverture une photographie aux couleurs de l’enfance et cette phrase « que reste t’il lorsque son père disparait ? ». Il n’en fallait pas moins pour que je le mette dans mon panier rouge (aussi). Sur le chemin d’une course à la va-vite se présente souvent de belles surprises.

Comme un échange dans un café

En lisant Clémence Rochefort, j’ai l’impression d’être à ses côtés, comme dans un café. On sent toute la tristesse et la fragilité d’une personne qui a besoin de dire qu’on ne guérit pas vraiment de la perte d’un parent. C’est aussi le besoin de rendre hommage à un homme d’exception pour sa génération et pour son milieu. À certains moments, cette comédienne met en parallèle ses craintes face à cette société, comme ici avec « tout peut disparaître, s’évanouir du jour au lendemain. Comme si l’on ne pouvait être sûr de rien, ni de personne ». Je partage, ô combien, son sentiment sur l’impermanence des choses et des êtres, sur l’inconstance des situations. Je crois que cela apparaît aussi lorsque l’on perd un être cher. Est-ce l’insouciance qui s’envole ? C’est entre des anecdotes amusantes et des anxiétés que cette femme, prise dans son temps et celui de son père, nous partage ce qu’il reste de cet attachement. De cet homme aimant la nature et les animaux.

« J’ai envie de vous dire que quand on n’apprend plus, c’est qu’on est foutu.« 

Jean Rochefort

Au fil des pages, cette plume sensible évoque les échanges avec cette figure du cinéma et les moments qu’elle devait aussi partager avec les autres. À 28 ans, elle pose un regard sur l’écart d’âge très important avec son père, de 62 ans son aîné. Son prénom est donc choisie pour cela, pour que cette fille lui accorde une certaine « clémence » lorsqu’elle devra assumer le poids d’un père d’une autre époque. C’est une chose que je lui partage.

La chance qu’elle s’accorde sur tout autre est celle de pouvoir voir et revoir son père jeune, grâce aux empreintes qu’il a laissé. Cultiver la rencontre et la découverte grâce aux archives. Je me dis alors « Y-a-t ‘il plus bel héritage ? ».

Les vies diffèrent, pas les peines

Si les milieux, l’histoire et les pères ne sont pas les mêmes, les maux de l’auteure retentissent. Une mélancolie a d’ailleurs suivi la lecture de l’ouvrage.

« Quand on perd quelqu’un d’aussi proche, le plus déroutant est que, à la phase d’immense tristesse initiale, succède une alternance de hauts et de bas. Ainsi il m’arrive de penser : « Eh bien c’est formidable, je suis guérie », et d’avancer dans la vie, ragaillardie, mais de m’écrouler à nouveau. Si bien que l’expression « faire son deuil », je ne parviens toujours pas à la comprendre.

Son livre me donne envie d’écouter Jean Rochefort et d’en savoir plus sur ce personnage. « Papa » livre les émotions d’une jeune femme encore affectée par le décès de son père, mais peu sur la vie de cet homme. Son passage sur RTL appuie ce sentiment. La voix de Clémence vacille et son regard fuit d’éventuels signes qui pourraient encore arracher ces peaux qui partent lorsqu’un être cher disparaît.

L’amour, ce sentiment qui nous transcendent

Jean Rochefort parlait souvent des grandes joies de l’amour à sa fille. Aujourd’hui elle le lui rend bien avec cet hommage si délicat. Comme une dernière révérence pour dire merci. Elle rappelle les qualités qui ont fait de cet homme un comédien respecté et un père aimé, devenant d’ailleurs « papa ». Comme le dit si bien Jean Gastaldi « un père s’impose, un papa se fait aimer ». Ici et là son sourire nous revient, comme lors de ce passage : « En fait, il donnait toujours l’impression de découvrir la vie pour la première fois. Papa se situait aux antipodes de la lassitude et du changement permanent de notre époque ».

Elle nous partage aussi ses conseils, qui en disent long sur son caractère : « Nous sommes des gnous, l’homme est un gnou. Nous sommes comme des animaux, avec ce besoin de vivre en troupeaux. On est pareils, alors bon, il ne faut pas trop se prendre au sérieux…faire comme les autres rassure l’humanité, alors que vivre à contre-courant m’est bien plus agréable. »

Le premier livre de cette journaliste de formation en dit long sur les liens profonds qui se sont tissés avec son papa, sur les moments précieux dont on profite encore plus quand on sait que le temps les rattrapera. Le héros « d’un éléphant ça trompe énormément » (1976), serait certainement très fier des mots de sa fille.  Elle nous enseigne qu’un père exigent n’est pas antinomique avec un père attentionné et affectueux.

De son père, Clémence garde des yeux bleus et des souvenirs qui ne peuvent sans doute pas tous s’écrire, mais elle nous fait un petit cadeau en nous en livrant quelques-uns. On reste à la surface des choses, mais n’est-ce pas ces simples confidences qui nous ramènent à l’essentiel et à ce qu’il y a de plus important dans une relation ?

Écrire pour ne pas oublier

Qui n’a jamais souhaité écrire à la suite d’un grand chagrin ? Comme pour le rendre plus signifiant, pour lui donner la place qu’il a représenté dans une étape de vie ?
Clémence a ici souhaité faire entendre encore un peu le nom « Rochefort » et rappeler quel esprit curieux et ouvert était ce père.

Je vous laisse sur la voix de Jean Rochefort.

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