Il m’a fallu peu de temps pour acheter le dernier né de Delphine de Vigan, sinon celui d’en lire une description en quatrième de couverture : « Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu ». Sortie en avril 2021 aux éditions Gallimard, ce roman-société mêle une enquête policière à un fait très actuel : celui de ces personnes qui s’exhibent quotidiennement sur les réseaux sociaux. Après une grande recherche sur cet univers, l’auteure ne juge pas, mais interroge ce monde dont on a peu de recul.

Depuis « Les déracinés » de Catherine Bardon, je n’avais pas connu une telle addiction à la lecture d’un ouvrage. Au fil des pages, de nombreuses questions sur les réseaux sociaux et leurs influenceurs fusaient. Ces questions : jusqu’où peut-on se vendre ? Notre intimité a-t-elle une valeur pécuniaire ? Pour aller loin au risque de choquer…n’est-ce pas une « prostitution » sociale/numérique ?
Deux vies sont ici présentées : celle de Clara Roussel, une jeune femme célibataire qui a évolué au fil des années dans le milieu policier, et celle de Mélanie Claux, une maman de deux enfants – Kimmy et Sammy – qui tous les jours filme sa famille pour du placement de produit. Du placement de produit, mais avant tout la recherche « d’amour » de ses abonnés. Si les prénoms des enfants donnent le ton, Delphine de Vigan ne manque pas de souligner les carences affectives d’une femme qui, pour seul remède, à trouver les réseaux sociaux pour recevoir l’attention qu’elle n’a pas eu. Cette mère qui parle à « ses chéri(e)s », ne réalise pas qu’elle expose ses enfants, bien avant qu’ils ne puissent parler et marcher. Ils ne donnent pas leur consentement à ce quotidien scénarisé.
Je venais de lire « Instagrammable », de Éliette Abécassis, et la déception fut certaine. Il n’y avait pas la consistance que je cherchais et que j’ai trouvé au sein du roman de Delphine de Vigan. Le début commence par l’enlèvement de Kimmy, avec une demande de rançon. Kimmy est l’un des deux enfants exposés constamment sur la chaîne YouTube de ses parents. S’en suivra une enquête avec Claral Roussel, dont le portrait me semblait un peu caricatural (le hic de l’histoire). Je n’en dirai pas plus sur la policière, car ce n’est pas ce qui a suscité ma curiosité. Ce que je souhaitais, au fil de l’enquête, c’était de découvrir le comportement des parents face à cet enlèvement.
Allaient-ils regretter ? Se repentir ? Poursuivre ensuite ? Vous le découvrirez.
Les parents sont rois
Si le titre nous rappellent l’expression connue pour ces enfants à qui on ne refuse rien, « les enfants sont rois » résonne ici comme un oxymore. Oxymore, car les enfants exposés ne semblent pas donner leur accord sur leur droit à l’image, mais plutôt utilisés à des fins mercantiles et de notoriété. Il me semble qu’on leur prive insidieusement d’une vie privée.
Delphine de Vigan, qui signe son dixième roman, met en avant un phénomène qui m’interpellait déjà. Je pense par exemple au compte instagram d’une maman et de son enfant trisomique. Si ce dernier est attendrissant et aide certainement des parents à dépasser les douleurs d’une naissance inattendue, je suis néanmoins surprise de tout ce qui peut être montré : visage des enfants, pièces de la maison, moments en famille, etc. Peu à peu ces personnes deviennent connues et on s’y attache, sans réaliser que l’on voit tout d’elles, mais que la réciproque n’existe pas. Elles documentarisent leur vie avec une communication maîtrisée, telles des reporters de leur propre intimité.
Je reste perplexe, car à la fois je trouve des comptes bien gérés avec des personnes réconfortantes qui nous montrent la beauté de l’humanité. Des personnes entreprenantes qui peuvent gérer leur propre communication. Mais à la fois cela me semble parfois éphémère, superficiel et quelque peu impudique. Surtout pour ces chérubins qui ne donnent pas leur accord et sont affichés dans les moments les plus précieux de leur vie d’enfant. C’est justement ce qu’expose l’écrivaine : un couple qui filme tout de sa vie, tel une énième version du loft story version réseaux sociaux, et qui en récolte beaucoup d’argent.
«On ne pouvait ignorer le besoin de reconnaissance qui transparaissait de ces images. Mélanie Claux voulait être regardée, suivie et aimée. Sa famille était une œuvre, un accomplissement, et ses enfants une sorte de prolongement d’elle-même. L’avalanche d’émoticônes qu’elle recevait chaque fois qu’elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son maquillage comblaient sans doute une faille ou un ennui. Aujourd’hui, les cœurs, les likes, les applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre : une sorte de retour sur investissement émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer.»
Ce passage en dit long sur l’histoire qui se trame et répond à certaines de mes questions. Les failles, les carences, l’ennui. J’ai été happée par l’intrigue dressée par la romancière. Le sujet des « influenceurs » m’intéresse, sans pour autant que j’en suive particulièrement. Dans ce mot, qui me semble bien présomptueux, je comprends surtout « placement de produit », « modèle », « ambassadeur », etc. En écrivant ces mots, il me vient en tête la mélodie de Juliette Armanet « en manque d’amour ». Je pense aussi à une critique du livre où il est mentionné que l’on assiste à « la mort de l’intime », et c’est peut-être quelque chose dans ce goût là qui se trame avec ces nouvelles pratiques.
Et la dignité, dans tout cela ?
Une chose me surprend dans ce roman, comme dans ses critiques : les marques ne sont pas questionnées. Les rouages de leur service marketing ne sont pas, eux, remis en question. Le doigt reste pointé sur ce couple uniquement, qui n’est autre qu’un duo de marionnettes pour des entreprises qui peuvent se servir de leurs vidéos pour mettre en avant leurs produits. Je m’interroge une fois de plus : est-ce ces personnes et leurs carences qu’il faut blâmer, ou ces marques qui jouissent de l’intime et ne se posent pas ces questions éthiques ?
Les personnes qui se filment, mais surtout déroulent en rush le quotidien de leurs enfants, se rendent-elles comptent de la notion de consentement ? Ces mêmes enfants s’en soucieront-ils, tant ils auront évolué dans cet environnement numérique ?
Un roman-société qui ouvre le débat
Comme vous pouvez le lire, cet ouvrage suscite beaucoup d’interrogations. C’est pour moi l’autre réussite d’une œuvre : ouvrir les esprits et remettre en question notre environnement et ce modèle qui s’est tissé sur les réseaux ces dernières années. L’histoire est prétexte à réflexions et le talent d’écriture est indéniable. La fin est à l’image de ce roman, elle ouvre à toutes les suppositions.
Bonne lecture !
En savoir plus :
Très bel article, qui met en exergue les nombreuses questions que soulève ce roman.
Très bon article qui donne très envie de lire ce livre sur un sujet tellement d’actualité.
Frédérique.