C’est dans la librairie « l’Odyssée » d’Intra-Muros (Saint-Malo), que cet ouvrage publié aux éditions Gallimard en août 2021 se met sur mon chemin. Je pense au départ acheter le dernier Fottorino, quand mes yeux s’échappent sur un imprimé promotionnel indiquant « coup de cœur du libraire ». Cette publicité s’affiche sur le roman d’une auteure mauricienne que je ne connais pas : Nathacha APPANAH. C’est à travers la fiction que cette écrivaine expose les revers d’un passé trop douloureux pour être éteint. Les quelques mots en quatrième de couverture finissent par me décider : j’achète.

Ce qu’il faut savoir avant le flash-back
Le début commence par le chagrin d’une femme qui vient de perdre son mari. On l’imagine âgée, tant l’épuisement physique et moral transparaissent. Par sa déchéance, on comprend que ce dernier était son pilier et qu’il sera difficile pour l’endeuillée de s’en remettre. De ses souffrances émanent des vapeurs d’où surgissent la description d’un homme, mais qui est-il ? Le début est nébuleux et j’ai du mal à tout comprendre, mais je m’accroche. Nous sommes dans une pièce qui me semble sombre et poussiéreuse. Une femme qui ne se lave plus est en détresse et semble avoir des visions. C’est son beau-fils, Eli, qui lors d’une visite lui fera remarquer qu’elle va mal et qu’il faut réagir.
Ce prélude est de courte durée, car très vite celle qui se fait appeler Tara prend une décision inexorable : celle de mettre fin à ses jours. On ne saura rien de son geste, car très vite le flash-back arrive. Nous voilà alors brusquement plongé dans son passé et là aussi, il faut s’accrocher.
Les secousses d’une enfance ravagée
Si certaines périodes difficiles peuvent se tanner avec le temps et si certaines cicatrices peuvent se mouvoir à la couleur de la peau, ce n’est pas le cas pour celles de Vijaya. Ce nom marque là sa première épreuve, celle d’avoir rapidement enfoui son identité au profit d’une autre. C’est à la fois subtilement et implacablement que Nathacha APPANAH, qui signe son dixième roman, nous envoie dans un pays dont le nom ne sera jamais cité. Il faut bien souvent, tout en suivant le fil de l’histoire, s’imaginer le contexte. Je pense à la Thaïlande et aux larges des îles indonésiennes, mais je ne le saurais qu’à la toute fin de ma lecture en découvrant les critiques. Pour les dates c’est pareil : nous sommes dans le flou et il faut poursuivre la lecture sans cadre.
C’est lors du décès d’Emmanuel, époux de celle qui se fait appeler Tara, qu’un pan de vie traumatique refait surface. Tout se fissure alors et nous perdons vite la trace de cette femme au bord du précipice.
Le prix terrible de la liberté
Tout commence pourtant dans un environnement au demeurant protégé. Une jeune fille au doux nom de Vijaya vie entourée de ses parents dans une nature luxuriante. Son père, intellectuel, lui donne les cours à la maison. Sa maman est peut décrite, sinon comme une femme dont les dons dérangent et qu’il faut taire. Le couple semble détoner dans un climat austère. Nous comprenons que le régime est dictatorial. Nous devons le traduire, puisqu’une fois de plus la situation historique n’est pas dressée. On s’imagine alors ce trio reclus, vivant avec ses propres règles. Le père souhaite instruire sa fille et l’éveiller, c’est pour cela qu’il ne la scolarise pas dans ce régime auquel il n’adhère pas.
Entre parent et professeur, le père tente d’émanciper sa fille aux dogmes du pays. On peut lire qu’il le clame également à la radio. Ce dernier se met alors en danger malgré les avertissements de sa femme, ainsi que du personnel de maison. Prévenu, il poursuivra ses vindictes, jusqu’au jour terrible où l’on saisi le drame de cette parole libérée. Des hommes armés débarquent. Un papa cache sa fille. La suite nous la devinerons sans que jamais, une fois de plus, la situation ne soit clairement exposée. J’ai alors pensé au Disney Tarzan, lorsque le bébé survit au milieu d’un foyer saccagé.
Nous comprenons que le peu d’angélisme dépeint au début de l’ouvrage se termine.
Il n’y aura plus de danse au rythme des tât taï taam dîth taï taam. Il n’y aura plus de grelots aux pieds de la jeune femme. Il n’y aura plus de sari serti d’or. À présent, ce sont des poids que portera Vijaya.
Un amour de courte durée
C’est une nouvelle fois un puzzle qu’il nous faut composer. Si au départ nous pensons l’orpheline protégée, on découvre rapidement qu’elle sera recluse dans un environnement isolé. Isolée elle le sera, puisque cette dernière se voit cloitrée sans compagnie au sein d’une « case ». Une case où il n’y a pas de place pour le réconfort et la tendresse. Mais pourquoi ? Les personnes qui l’ont pourtant secouru semblent vouloir la punir, mais de quoi ? Cela restera obscur. Puis un jour, un homme. Mais qui est-il ? Comment est-il autorisé à venir à sa rencontre ? Les rapports sexuels entre eux sont les seules choses que nous pourrons entrevoir. Je me demande alors l’âge de cet homme, mais aussi celui de Vijaya.
Alors qu’elle est seule et que cette visite chaleureuse semble être l’unique dans une vie calfeutrée, elle sera sévèrement punie par ses « protecteurs » pour ses actes sexuels. Actes qui sonnent pour moi plus comme un viol que comme une liaison. Pour autant, c’est le seul moment du livre où le personnage semble pleinement épanoui, voir amoureux. Et cet homme, elle n’aura de cesse de l’attendre, mais il ne viendra plus. Je comprends alors en fin de lecture que c’était lui qui s’était mue dans ses vapeurs du passé.
Elle sera expédiée car prise en faute. Traitée alors comme une « fille gâchée », elle sera envoyée dans un temple pour y mener des travaux quotidiens et malmener, tout comme elle le sera, les autres filles de cet endroit visité quotidiennement par des touristes curieux. Touristes qui ne se doutent pas de la violence dans laquelle vivent ces femmes en blanc. À son arrivée le processus de déshumanisation commence : on lui coupe les cheveux et on la lave avec un produit fétide. On lui fait ainsi comprendre qu’elle n’est rien. Amma, sa marâtre, lui dira alors : rien ne t’appartient.
Une vague aussi libératrice que dévastatrice
Le temps passe et Vijaya travaille entourée de plusieurs « Akka », qui signifie « sœur ». Pour autant, l’ambiance n’est pas à la sororité, du moins pas tout de suite. Elle fait travailler les autres filles du temple avec la dureté qu’on lui impose. Dans cet univers sans affection, après des pages et des pages de rudesse, une autre jeune fille entre dans l’histoire. Un soir, « Tara » viendra glisser sa main dans celle de Vijaya. C’est à ce moment précis que toute l’humanité des unes et des autres rejaillit. C’est avec le tempérament de son père que la nouvelle venue décidera de ne plus suivre les règles, quitte à voler de la nourriture pour ses sœurs. Lorsque cette dernière le fait, la punition est implacable : elle doit partir. Nous suivons son trajet en taxi, sans en connaitre la destination, lorsqu’une vague de terreur va s’abattre sur le pays. Je ne comprends pas tout de suite qu’il s’agit d’un tsunami. Encore une fois, je le suppute en découvrant Amma lui demandant de l’aide emporter par la rivière. Elle laisse partir un monstre dans une eau déchainée et boueuse.
La fin d’un cauchemar, le début d’une amnésie
Vijaya, que l’on imagine marchant péniblement au cœur d’un paysage désolé, ne pense qu’à Tara et aux autres filles emmurées. C’est blessée, presque morte, qu’elle déambule en espérant les retrouver. Persuadée que Tara et les autres sont en sécurité.
Tout s’arrête et nous la retrouvons secouru pas un médecin venu d’un autre pays : Emmanuel. Tout le reste s’éclaire à présent : c’est lui qui la fera quitter son pays. Lui qui la sortira de l’enfer. C’est lui qui la tiendra debout jusqu’à son propre départ.
Au même moment, les corps des jeunes filles du temple gisent au sol, avec pour linceul les tenues blanches dont elles se drapaient. Elles laissent avec elle une insouciance de courte durée et une vie de labeur.
Une nouvelle vie dont on ne saura rien
Quand elle rencontre Emmanuel, Vijaya se présente comme Tara. Comme pour s’excuser d’être là. Comme pour sauver la mémoire de cette fille lui ayant offert ses rares sourires dans un environnement cassant. Il y a dans ce livre un début aussi court que la fin. Au cœur : le traumatisme et l’effroi. On ne saura alors rien de la vie de Tara avec Emmanuel. Je m’interroge alors : a-t-elle été heureuse ? A-t-elle ri avec une joie retrouvée ? Son beau-fils lui a-t-il procuré les bonheurs qu’une mère peut ressentir ? Nous ne saurons rien d’une parenthèse de vie qui aurait pu être équilibrée et tranquille.
C’est à la toute fin qu’un saule pleureur, arbre que j’affectionne particulièrement, apparaît dans le scénario. C’est là qu’une partie de ses cendres seront dispersées par Eli. Cet arbre est comme une poésie enveloppante. Son port retombant sonne la métaphore de toute vie. D’un dos qui se courbe au fil des années et des épreuves. Tel un refuge, on s’y laisse bercer par les va-et-vient de ses lianes. Son écorce est pareille à notre peau après les années, creusée et imparfaite. Pourtant elle est belle et fait tout le charme de cet ornement qui se plait au bord de l’eau. On l’imagine alors pleurer et remplir les étangs qu’il domine.
Cette image apporte une certaine légèreté après une lecture essoufflée. Le talent réside dans le fait de dire les choses sans les décrire. Si on manque d’ancrage, tout est à notre libre interprétation. Et si dès le début nous sommes plongés dans la torpeur, cette ouverture nous rappelle qu’un drame, s’il n’est pas pansé, ressurgira violemment un jour ou l’autre.