Où vont les larmes quand elles sèchent ?


« Où vont les larmes quand elles sèchent », est un roman sous forme de chroniques médicales, écrit par le Médecin Généraliste et Romancier Baptiste Beaulieu, et publier aux éditions Iconoclaste en 2023. On y découvre un personnage muré dans un chagrin. Personnage (autobiographique) qui ne parvient pas à expier une douleur bien enfouit, depuis qu’il n’a pas pu sauver un enfant.

Je découvre Baptiste Beaulieu lors de mes courses hebdomadaires. Direction le rayon livres de poche, à la cherche d’un roman de gare pour passer mes trajets Dingé-Rennes/Rennes-Dingé.

Je regarde les titres, les couvertures, la taille des ouvrages, les auteurs et toutes sortes de détails qui auront raison de mon choix.

Mon regard se pose sur des couvertures graphiques et colorées. Dont l’une d’elle, avec pour titre : “où vont les larmes quand elles sèchent”. Plongée dans la poésie de cette accroche, je m’interroge sur l’auteur “mais oui. Baptiste Beaulieu. Baptiste Beaulieu…c’est ce médecin si sensible et si touchant, dont j’ai vu passer les témoignages sur des réels. Dont j’ai écouté un podcast sur Inpower. Il a l’air pas mal. Doué, me semble-t-il, d’une sensibilité détonante.”

En quelques secondes, aux côtés d’un autre poche (“mémé fait le tour du monde à bicyclette”), l’ouvrage ce retrouve dans mon panier (ou son mon bras, je ne me souviens plus vraiment). Je suis heureuse et espère avoir un coup de cœur. J’espère surtout le lire, car j’ai acheté le dernier Pierre Lemaitre, qui n’est toujours pas ouvert. 

« La vérité (que nous nous refusons à reconnaître, car elle interdirait presque d’être méchant), c’est que chacun de nous, quand il rit, ou quand il pleure, porte en lui l’humanité tout entière : il porte ceux qui ont ri ou pleuré avant lui, il porte ce qui riront ou pleureront après lui. Nous sommes tous et toutes tour à tour enfants et parents de nos frères et sœurs les Humains. À cause de la maladie, à cause de la douleur. Peut-être que celui qui a compris cela ne peut plus se sentir jamais seul.”

Je découvre l’histoire de Jean, Médecin Généraliste qui ne parvient pas à pleurer. Comme indiqué en quatrième de couverture : “il soigne, il écoute, il console, mais ne pleure jamais.” Son cabinet semble situé dans une zone isolée et sensible. Au fil des pages, le personnage contraste avec ses symptômes. S’il ne parvient pas à pleurer, c’est un jeune généraliste fort d’une empathie et d’un amour de l’autre que nous découvrons. Enfin…d’un amour des femmes et de leur condition, très fâché en revanche avec la gent masculine. Il faut dire qu’à soigner des femmes battues, réparer d’autres violer ou encore faire sortir les harceleurs qui emportent dans leurs horreurs les enfants…il s’est fait une idée. C’est d’ailleurs le seul hic, pour moi, de Jean. Heureusement, alors que parfois je le trouvais beaucoup trop dur, je découvre page 184 un passage qui me réconciliera avec le généraliste : “J’ai dit que je haïssais les hommes, j’ai menti. Je fais des exceptions. J’aime mon métier. Certes, parfois j’ai envie de fermer le cabinet plus tôt avec une affiche où j’aurais écrit : « j’ai fermé plus tôt car : ras le cul de vos problèmes. “ Parfois, aussi, des gens nous rappellent que ça vaut le coup. Oui, ça vaut le coup. Vous en pensez quoi ?” 

Les phrases courtes et les ruptures de ton donnent une bonne dynamique, et nous sommes emportés dans la douce ironie et le cynisme non feint qui ponctuent la lecture. Si les larmes aux yeux montent dès le début, bien souvent le sourire apparait. Si Jean aime à dire qu’il fait des pirouettes à chaque situation pouvant amener des larmes, c’est aussi le cas dans l’écriture de ce livre. Livre empreint, malgré la colère de cet homme désenchanté, d’une humanité foudroyante. Disons d’un humain qui ne comprend pas la tragédie des autres hommes. De la souffrance et des douleurs qui composent ce monde. De l’injustice de nos pauvres sorts. De la mort d’un jeune garçon, partie à quelques minutes près.

“J’ai dit que je haïssais les hommes, j’ai menti. Je fais des exceptions. J’aime mon métier. Certes, parfois j’ai envie de fermer le cabinet plus tôt avec une affiche où j’aurais écrit : « j’ai fermé plus tôt car : ras le cul de vos problèmes. “ Parfois, aussi, des gens nous rappellent que ça vaut le coup.
Oui, ça vaut le coup. Vous en pensez quoi ?”

Bien que je ne connaisse pas Baptiste Beaulieu, j’ai l’impression que Jean : c’est lui. Sur l’homosexualité je ne sais pas, mais sur le reste, le Médecin généraliste hyper-sensible, ça y ressemble. Ce qui est bien joué, c’est que ce roman est d’une sensibilité et d’une humanité brutes, mais sans larmoiement. La force réside ici : on tient bon car l’écriture est structurée, tout comme le personnage. Si la vie ne l’est pas, la sensiblerie ne prend pas le pas ici. 

Je suis émue à de nombreux passages. Lorsque Jean, par exemple, veille Josette à l’aune de sa fin. Tout le monde autour d’elle pour l’accompagner. Je repense alors à mon père sur son lit de mort, entouré de tous ses frères et sœurs, de ses amis, de ses filles. La mort est très présente ici, mais sans morbidité. Il le rappelle d’ailleurs dans un de ses beaux passages : “Moi, j’espère nos morts en paix, et d’où qu’ils nous regardent, ils doivent se sentir bien impuissants devant nos chagrins. nous leur devons d’aller de l’avant, de rire, aimer, s’entraider.  Ce qu’ils auraient voulu pour nous. Nous savoir dans la vie, loin de toute mortification.”

« Mais on s’accuse tellement, dans la vie. Et on se déteste sans raison, on se vilipende, on se toise, on se juge, pour tout, pour rien, un diagnostic tardif, un bourrelet qui dépasse, un bouton disgracieux, des cernes un peu trop caves, deux-trois kilos en trop, c’est toujours notre corps qui accuse le coup le premier : qu’il serait bienvenu de se regarder dans le miroir en se foutant la paix ! »

Je pense aussi à mon ancien généraliste. Toujours en activité, mais que j’ai laissé tranquille, dans un moment où je le sentais fragile. Il y a Dieu, et il y a lui. L’estime que je lui porte est difficile à d’écrire. Il me prouve qu’il faut croire en l’homme. Forcément, quand Baptiste…Jean nous parle des difficultés du métier, je pense à lui. Des annonces qui doivent être faites sans avoir été formés, des patients endeuillés, des femmes couvertes d’hématomes, des certificats d’enfants décédés à signer…on comprend le poids du métier. Poids d’autant plus difficile pour les âmes aimantes. Pour les soignants avec un grand S. Pour celles et ceux qui font ce métier pour guérir et aider vraiment l’autre.

Ce que je peux en dire ? Que savoir que des hommes comme Baptiste Beaulieu (et mon généraliste) existent, donne espoir.
Et ils existent.
Peut-être pas en grand nombre, mais ils sont là.
Et, contrairement à Jean, je pense qu’il y a beaucoup de Jean-biens. 

Même si le fatalisme est assez présent, c’est une lecture réconfortante. Je vous le conseille vivement.

PS : j’arrive à la fin du livre et je n’ai pas la réponse à la question du titre. Mais je réalise qu’il ne porte pas de point d’interrogation, alors l’aurai-je ?

PS BIS : c’est bon, j’ai définitivement terminé le livre au moment de poser ces mots. La fin est incroyable. Je ne l’écris pas pour le genre et pour l’envolée lyrique que cela procure. Je ne voudrais surtout pas ressembler à ces courtes critiques, qui en font trop pour qu’un ouvrage soit vendu. Non, vraiment, ici c’est…tout en poésie. Le genre de fin qui me donne envie d’acheter tous les Baptiste Beaulieu. Quand il se pose le stéthoscope sur le cœur et que la suite s’écrit, c’est magique. Je ne m’y attendais pas. On comprend tout. Dont une réalité cruelle. Qui me donne envie de le prendre dans mes bras. Déjà petit il protégeait ses parents d’une réalité impossible à accepter. Je comprends encore et toujours plus sa difficulté à comprendre la gent masculine.

Pour autant, même s’il ne l’aime pas, l’épisode du jacuzzi est belle.

Je n’avais pas lu de poésie depuis un moment, je préfère d’ailleurs celle qui se mêle entre les pages. Qui le fait discrètement. Subtilement. Qui donne du relief aux propos. Qui arrondis les angles carrés. Me vient l’image de mes réalisations graphiques, un coup de « arrondir les angles », et la douceur s’impose. J’aime sa poésie à lui, qui s’inscrit tout au fil du roman.


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