Découverte onirique avec « Les cinq personnes que j’ai rencontrées là-haut »

Les cinq personnes que j’ai rencontrées là-haut est un roman fiction, écrit par le journaliste et écrivain de 67 ans, Mitch ALBOM. Publié aux éditions XO en mai 2004, et traduit de l’original « the five people you meet in heaven », il relate la vie d’Eddie, un vieil homme chargé de l’entretien des machines d’une fête foraine qui répond au doux nom de Ruby Pier.

Les cinq personnes que j’ai rencontrées là-haut est le seul ouvrage que j’ai lu à deux reprises. La première fois, j’en suis restée sans voix, tant j’ai été transportée dans un monde fictif auquel je ne m’attendais pas. Le rythme est donné en commençant par la fin, avec toujours le même intermède : « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’Eddie ». Ce dernier donne le ton et nous emporte dans une histoire inattendue.

D’ordinaire peu férue de ce genre littéraire, je me suis laissée entrainer, empreinte de mes questionnements sur ce qu’il se passe après la vie sur terre. Car c’est bien de cela dont il s’agit : nous découvrons au début de l’ouvrage un homme qui va vite trépasser et nous emmener avec lui dans ses rencontres dans l’au-delà.

Vous narrer le synopsis n’aurait que peu d’intérêt, puisqu’en quelques clics vous pourrez découvrir le contenu de ce conte. J’aimerais, dans cet article et les prochains, accentuer ce qu’il m’a procuré d’émotions et d’interrogations. Je réalise que si je ne me souviens pas toujours des livres lus, je sais toujours quelles empreintes ils ont laissé.

Pourquoi sommes-nous attirés par des couvertures comme nous le sommes par un regard ?

Quels espoirs plaçons nous dans nos lectures ?
Quelles recherches d’évasion ?
Que disent elles de nous ?

Si je ne m’en souviens pas précisément, la quatrième de couverture de ce best-seller me le rappelle. En format poche, on peut tout d’abord voir deux hommes de dos dans le ciel, entourés de nuages. Le hic, c’est qu’ils sont en haut-de-forme, à l’opposé du style d’Eddie et de ses rencontres, mais passons sur ce détail. Je pivote mon poignet puis lis qu’il sera question d’un homme de 83 ans, décédé alors qu’il tentait de sauver une fillette. Je peux ensuite survoler « arrivé dans l’au-delà, le défunt se retrouve embarqué dans un vaste océan multicolore et multiforme, où, comme dans un rêve éveillé, il va faire cinq rencontres bouleversantes et déterminantes etc. ». Inutile d’en lire plus, je sais à présent pourquoi j’ai mis cet ouvrage sous le bras : il me rappelle le film « Lovely bones » (objet d’un article sur ce site), qui m’a profondément marqué. À ce propos, la dernière rencontre d’Eddie me fait croire aux signes, car il s’agit d’une petite fille, une chinoise, qui a subi un sort cruel. Tient donc…ne serait-ce pas également une partie du scénario de Lovely bones ? Un hasard si troublant. En plus de ces éléments accroches cœur, j’ai aussi pensé à mes absents, avec cette question quasi-quotidienne : que reste-t-il de leur passage sur terre ?

Que sait-on de nos futurs derniers moments ?

Cet homme, mort le jour de son anniversaire, aura passé une vie simple dans une fête foraine estivale située en bord de mer et qui répond au nom de « Ruby Pier ». Eddie entretient les machines et veille à la sécurité de tous. On s’imagine un bon monsieur, fait de travail et de routines. Une vie qui, tel un sablier, s’écoule en attendant le dernier grain. Ce fut un homme heureux en couple, même si les amoureux n’eurent pas d’enfants alors qu’ils en souhaitaient.

Le début du livre est prenant, puisqu’on assiste aux dernières heures de la vie d’Eddie. L’auteur l’annonce, l’homme né en 1920 va bientôt mourir. Il y a donc ici beaucoup de suspens, puisqu’on souhaite en savoir plus sur les conséquences de son décès. Ses derniers gestes, ses dernières discussions, ses dernières pensées. C’est en cela que l’écrivain, diplômé de sociologie, nous interpelle. Car que sait-on de nos futurs derniers moments ? Qu’ils seront anodins ? certainement. Que sait-on de ceux de nos défunts ? Hélas on ne le sait pas toujours. C’est pour cela que l’histoire touche : elle nous questionne sans cesse sur nos aimés disparus. Car pour Mitch ALBOM, le « Ciel » est ici l’angle, la pierre angulaire, de l’œuvre.

Revenons-en à Eddie

Lors de son éveil, il rencontrera 5 personnes, toutes déterminantes dans sa vie terrestre. La première est l’histoire d’un homme bleu, elle est très belle et je n’en dévoilerai rien. C’est lui qui apprendra à Eddie que ses rencontres seront des leçons et que le hasard n’existe pas. Il lui dira une chose à laquelle je crois tant « Nous sommes tous reliés les uns aux autres. Nos vies sont aussi inséparables les unes des autres que la brise l’est du vent ». Aussi, il rappelle si justement que « ce n’est pas la justice qui gouverne la vie et la mort. Si c’était le cas, tous les gentils mourraient vieux. ». Ce passage est le plus fort de l’ouvrage puisqu’il questionne le sens de la vie que nous cherchons tant : pourquoi suis-je moi ? Que vais-je laisser au monde alors que nous sommes des milliards ? Quelle importance a ma destinée ? Pourquoi croire en un Dieu, quand tant de gens souffrent ? Si on s’interroge bien, nous avons tous un rôle à jouer si infime soit il. Ce sera justement ici le rôle des rencontres d’Eddie, que de lui dire qu’il aura eu, et pour beaucoup, une importance de taille.

Me concernant, j’ai réalisé que ma destiné a permis à 4 couples de se rencontrer, de s’aimer et de construire leur vie ensemble. C’est pas mal, non ? Cela me rassure déjà un peu sur mon passage dans ce vaste monde.

Revenons-en a Eddie

Après cette première rencontre, qui marquera autant le personnage que nous, Eddie retrouve un capitaine connu à l’armée. Les passages sont douloureux, car nous assistons, médusés, aux horreurs de la guerre.  Cet épisode redonne à Eddie une vraie place à sa destinée. Un des passages page 82 est terrible, et je réalise que s’entremêlent constamment dans cette trame l’effroi et la tendresse.

Quand je survole les pages pour m’aider à parfaire cet article, je réalise à quel point ce livre est spirituel, car il nous élève et nous rappelle l’enchevêtrement de nos vies.

Après l’homme bleu et le capitaine, 3 autres rencontres percuteront Eddie, dont son épouse tant aimée. Il y a aussi la belle histoire de « Ruby » (et n’oubliez pas que le nom de la foire porte ce dernier), qui est une belle et triste romance qui s’inscrit en parallèle de celle d’Eddie et marguerite. Par ordre d’apparition, les rencontres et leçons d’Eddie nous ramènent aux nôtres. En écrivant ces lignes je me dis alors : quelles rencontres ont été déterminantes pour moi ? On réalise alors la beauté du monde et les gens bons mis sur notre chemin. Les moins bons aussi.

Car un livre aussi, est une leçon

Si les leçons données à Eddie jalonnent ces pages traduites en 37 langues, un livre aussi est un message. C’est aussi pour cela que je ne me sens jamais seule à côté de ma bibliothèque et que la lecture d’un nouvel ouvrage me procure tant de joie. Mitch ALBOM nous fait ici un véritable cadeau, je vous l’assure. Chez moi il s’est « logé dans mon cœur », comme l’écrit son éditrice. À l’heure où le sujet des EMI n’est plus tabou, c’est aussi à l’oncle de l’écrivain ( Edward Beitchman à qui est dédié ce roman fiction )  que  nous devons ce conte ; puisque c’est après lui avoir narré son expérience de mort imminente que Mitch ALBOM s’est forgé une idée sur « le Ciel ».

Si vous voulez faire un beau voyage, vous l’aurez compris, découvrez ce bel ouvrage.
Si léger à tenir en main et pourtant si prenant pour nos destins respectifs.

Où vont les larmes quand elles sèchent ?


« Où vont les larmes quand elles sèchent », est un roman sous forme de chroniques médicales, écrit par le Médecin Généraliste et Romancier Baptiste Beaulieu, et publier aux éditions Iconoclaste en 2023. On y découvre un personnage muré dans un chagrin. Personnage (autobiographique) qui ne parvient pas à expier une douleur bien enfouit, depuis qu’il n’a pas pu sauver un enfant.

Je découvre Baptiste Beaulieu lors de mes courses hebdomadaires. Direction le rayon livres de poche, à la cherche d’un roman de gare pour passer mes trajets Dingé-Rennes/Rennes-Dingé.

Je regarde les titres, les couvertures, la taille des ouvrages, les auteurs et toutes sortes de détails qui auront raison de mon choix.

Mon regard se pose sur des couvertures graphiques et colorées. Dont l’une d’elle, avec pour titre : “où vont les larmes quand elles sèchent”. Plongée dans la poésie de cette accroche, je m’interroge sur l’auteur “mais oui. Baptiste Beaulieu. Baptiste Beaulieu…c’est ce médecin si sensible et si touchant, dont j’ai vu passer les témoignages sur des réels. Dont j’ai écouté un podcast sur Inpower. Il a l’air pas mal. Doué, me semble-t-il, d’une sensibilité détonante.”

En quelques secondes, aux côtés d’un autre poche (“mémé fait le tour du monde à bicyclette”), l’ouvrage ce retrouve dans mon panier (ou son mon bras, je ne me souviens plus vraiment). Je suis heureuse et espère avoir un coup de cœur. J’espère surtout le lire, car j’ai acheté le dernier Pierre Lemaitre, qui n’est toujours pas ouvert. 

« La vérité (que nous nous refusons à reconnaître, car elle interdirait presque d’être méchant), c’est que chacun de nous, quand il rit, ou quand il pleure, porte en lui l’humanité tout entière : il porte ceux qui ont ri ou pleuré avant lui, il porte ce qui riront ou pleureront après lui. Nous sommes tous et toutes tour à tour enfants et parents de nos frères et sœurs les Humains. À cause de la maladie, à cause de la douleur. Peut-être que celui qui a compris cela ne peut plus se sentir jamais seul.”

Je découvre l’histoire de Jean, Médecin Généraliste qui ne parvient pas à pleurer. Comme indiqué en quatrième de couverture : “il soigne, il écoute, il console, mais ne pleure jamais.” Son cabinet semble situé dans une zone isolée et sensible. Au fil des pages, le personnage contraste avec ses symptômes. S’il ne parvient pas à pleurer, c’est un jeune généraliste fort d’une empathie et d’un amour de l’autre que nous découvrons. Enfin…d’un amour des femmes et de leur condition, très fâché en revanche avec la gent masculine. Il faut dire qu’à soigner des femmes battues, réparer d’autres violer ou encore faire sortir les harceleurs qui emportent dans leurs horreurs les enfants…il s’est fait une idée. C’est d’ailleurs le seul hic, pour moi, de Jean. Heureusement, alors que parfois je le trouvais beaucoup trop dur, je découvre page 184 un passage qui me réconciliera avec le généraliste : “J’ai dit que je haïssais les hommes, j’ai menti. Je fais des exceptions. J’aime mon métier. Certes, parfois j’ai envie de fermer le cabinet plus tôt avec une affiche où j’aurais écrit : « j’ai fermé plus tôt car : ras le cul de vos problèmes. “ Parfois, aussi, des gens nous rappellent que ça vaut le coup. Oui, ça vaut le coup. Vous en pensez quoi ?” 

Les phrases courtes et les ruptures de ton donnent une bonne dynamique, et nous sommes emportés dans la douce ironie et le cynisme non feint qui ponctuent la lecture. Si les larmes aux yeux montent dès le début, bien souvent le sourire apparait. Si Jean aime à dire qu’il fait des pirouettes à chaque situation pouvant amener des larmes, c’est aussi le cas dans l’écriture de ce livre. Livre empreint, malgré la colère de cet homme désenchanté, d’une humanité foudroyante. Disons d’un humain qui ne comprend pas la tragédie des autres hommes. De la souffrance et des douleurs qui composent ce monde. De l’injustice de nos pauvres sorts. De la mort d’un jeune garçon, partie à quelques minutes près.

“J’ai dit que je haïssais les hommes, j’ai menti. Je fais des exceptions. J’aime mon métier. Certes, parfois j’ai envie de fermer le cabinet plus tôt avec une affiche où j’aurais écrit : « j’ai fermé plus tôt car : ras le cul de vos problèmes. “ Parfois, aussi, des gens nous rappellent que ça vaut le coup.
Oui, ça vaut le coup. Vous en pensez quoi ?”

Bien que je ne connaisse pas Baptiste Beaulieu, j’ai l’impression que Jean : c’est lui. Sur l’homosexualité je ne sais pas, mais sur le reste, le Médecin généraliste hyper-sensible, ça y ressemble. Ce qui est bien joué, c’est que ce roman est d’une sensibilité et d’une humanité brutes, mais sans larmoiement. La force réside ici : on tient bon car l’écriture est structurée, tout comme le personnage. Si la vie ne l’est pas, la sensiblerie ne prend pas le pas ici. 

Je suis émue à de nombreux passages. Lorsque Jean, par exemple, veille Josette à l’aune de sa fin. Tout le monde autour d’elle pour l’accompagner. Je repense alors à mon père sur son lit de mort, entouré de tous ses frères et sœurs, de ses amis, de ses filles. La mort est très présente ici, mais sans morbidité. Il le rappelle d’ailleurs dans un de ses beaux passages : “Moi, j’espère nos morts en paix, et d’où qu’ils nous regardent, ils doivent se sentir bien impuissants devant nos chagrins. nous leur devons d’aller de l’avant, de rire, aimer, s’entraider.  Ce qu’ils auraient voulu pour nous. Nous savoir dans la vie, loin de toute mortification.”

« Mais on s’accuse tellement, dans la vie. Et on se déteste sans raison, on se vilipende, on se toise, on se juge, pour tout, pour rien, un diagnostic tardif, un bourrelet qui dépasse, un bouton disgracieux, des cernes un peu trop caves, deux-trois kilos en trop, c’est toujours notre corps qui accuse le coup le premier : qu’il serait bienvenu de se regarder dans le miroir en se foutant la paix ! »

Je pense aussi à mon ancien généraliste. Toujours en activité, mais que j’ai laissé tranquille, dans un moment où je le sentais fragile. Il y a Dieu, et il y a lui. L’estime que je lui porte est difficile à d’écrire. Il me prouve qu’il faut croire en l’homme. Forcément, quand Baptiste…Jean nous parle des difficultés du métier, je pense à lui. Des annonces qui doivent être faites sans avoir été formés, des patients endeuillés, des femmes couvertes d’hématomes, des certificats d’enfants décédés à signer…on comprend le poids du métier. Poids d’autant plus difficile pour les âmes aimantes. Pour les soignants avec un grand S. Pour celles et ceux qui font ce métier pour guérir et aider vraiment l’autre.

Ce que je peux en dire ? Que savoir que des hommes comme Baptiste Beaulieu (et mon généraliste) existent, donne espoir.
Et ils existent.
Peut-être pas en grand nombre, mais ils sont là.
Et, contrairement à Jean, je pense qu’il y a beaucoup de Jean-biens. 

Même si le fatalisme est assez présent, c’est une lecture réconfortante. Je vous le conseille vivement.

PS : j’arrive à la fin du livre et je n’ai pas la réponse à la question du titre. Mais je réalise qu’il ne porte pas de point d’interrogation, alors l’aurai-je ?

PS BIS : c’est bon, j’ai définitivement terminé le livre au moment de poser ces mots. La fin est incroyable. Je ne l’écris pas pour le genre et pour l’envolée lyrique que cela procure. Je ne voudrais surtout pas ressembler à ces courtes critiques, qui en font trop pour qu’un ouvrage soit vendu. Non, vraiment, ici c’est…tout en poésie. Le genre de fin qui me donne envie d’acheter tous les Baptiste Beaulieu. Quand il se pose le stéthoscope sur le cœur et que la suite s’écrit, c’est magique. Je ne m’y attendais pas. On comprend tout. Dont une réalité cruelle. Qui me donne envie de le prendre dans mes bras. Déjà petit il protégeait ses parents d’une réalité impossible à accepter. Je comprends encore et toujours plus sa difficulté à comprendre la gent masculine.

Pour autant, même s’il ne l’aime pas, l’épisode du jacuzzi est belle.

Je n’avais pas lu de poésie depuis un moment, je préfère d’ailleurs celle qui se mêle entre les pages. Qui le fait discrètement. Subtilement. Qui donne du relief aux propos. Qui arrondis les angles carrés. Me vient l’image de mes réalisations graphiques, un coup de « arrondir les angles », et la douceur s’impose. J’aime sa poésie à lui, qui s’inscrit tout au fil du roman.


Veiller sur elle, un chef-d’œuvre nommé Goncourt


Le dernier roman de Jean-Baptiste Andréa, scénariste pendant 20 ans, a récemment été salué par de nombreux prix, dont le Graal avec celui du Goncourt 2023. Publié aux éditions l’iconoclaste, ce succès littéraire est le 4e opus pour celui qui est passé du cinéma à l’écriture. Il poursuit aujourd’hui ses talents de conteur en plongeant le lecteur dans l’Italie de l’entre-deux-guerres. Cet ouvrage est de loin l’un des plus poignants qu’il m’ait été donné de lire.

Ce que je découvre une fois ce pavé en mains, c’est ce qui ressemble à un paysage dans une brume de Toscane, avec pour titre une typologie faite de reliefs et de bâtons. Un univers graphique aux couleurs pastel. Ce volume sent déjà l’Italie. La présentation du dos m’invite au voyage et je souhaite en savoir plus sur Mimo, un surhomme dans un corps d’enfant, à l’ascension remarquable.

Ce n’est pas une tâche aisée que d’écrire sur un tel livre et je ne pourrais avoir qu’une chose à poser ici : lisez le. On s’accroche et on en apprend beaucoup sur les luttes qui nous font. Sur la vie qui nous façonne, nous sculpte. L’histoire d’amour est ici très belle et puissante dans sa tendresse infinie. Histoire magnifiée par ce lien de cœur plus solide que celui, éphémère et fragile, de la passion amoureuse. On a là la démonstration de ce qu’est, aussi, la fraternité.

Le titre m’a tenu en haleine et la dernière page en révèle tout son mystère. Les chapitres défilent et je m’accroche pour savoir de qui il est question et de quoi sera faite cette relation qui commence si bien, même si elle raisonne – au départ – un brin à la Roméo et Juliette.

Dans une Italie fasciste, je m’attache profondément à ce garçon. Jeune maman, sa situation et ses conditions de vie, à l’âge où l’on se doit de connaitre l’insouciance, me déchirent. Je suis impressionnée par sa dignité : il ne se plaint pas, n’exige rien et travaille très fort. C’est un parcours fait de labeurs, de fausses amitiés et de calculs politiques. Je ne m’attendais ni au milieu ni à la fin, pas à un apogée si beau et si fort. Pour celles et ceux qui comme moi n’ont aucune attirance pour la romance, il n’y a rien de tout cela ici.

Je me sens dans un univers d’un autre temps, même si nous sommes début XX l’ambiance me semble être presque médiévale. Les environnements sont tellement bien décrits que je me dessine les aubes dépeintes, les sentiers dressés, les hameaux édifiés. Bien entendu plus jamais après un tel livre je ne regarderai une statue de la même manière. Je me demanderai toujours qui se cache derrière ces œuvres.

Post-lecture je fais comme à mon habitude, je file sur le web pour en savoir plus sur le fil rouge de cet épopée romanesque, son essence et ses rouages. La promotion étant bien faite, je ne trouve pas ce que je cherche, mais rencontre néanmoins Jean-Baptiste Andrea et là…autre coup de cœur. Je me retrouve dans cet homme aimant voir la beauté en toute chose, affirmant avec sincérité son optimisme pour l’avenir face à cette noirceur qu’on nous dresse trop souvent. Je me sens liée avec cet écrivain qui a foi en la vie et en l’homme. C’est d’ailleurs pour cela qu’il écrit et chacune de ses œuvres recèle, semble-t-il, la lumière. Pour ce dernier opus, cette lumière est symbolisée par Viola, fantasque et en avance sur son temps. Curieuse de tout, aimant lire et partager ses découvertes avec son sculpteur.

« Ecoute-moi bien. Sculpter c’est très simple. C’est juste enlever des couches d’histoires, d’anecdotes, celles qui sont inutiles, jusqu’à atteindre l’histoire qui nous concerne tous, toi et moi et cette ville et le pays entier, l’histoire qu’on ne peut réduire sans l’endommager. Et c’est là qu’il faut arrêter de frapper. »

Si cette chère amie me trouble bien souvent dans son caractère, j’aime sa véhémence, son entrain et son amour de la sémantique. J’aime tant ce passage où elle ne supporte pas que son ami dise « le vent » sans nommer ce dernier. Attachée à la précision, cette férue de connaissances n’aura de cesse de nourrir son ami. J’en ai donc appris plus sur la tramontane, le sirocco, le libeccio, le ponant et le mistral.

Au-delà d’une histoire que je ne décrirai pas ici tant les autres articles le font bien, c’est l’émotion que ma lecture a suscité que je souhaite retranscrire. Une émotion vive. Les deux protagonistes sont aussi surprenants l’un que l’autre et cela apporte un dynamisme incroyable, car nous allons de rebondissement en rebondissement. Le scénario est très bien ponctué et on reconnait bien la plume de celui qui sort à peine du monde du cinéma.

En écrivant le mot « cinéma » je réalise d’ailleurs que c’est la première fois où je ferme un roman en souhaitant le voir un jour sur grand écran !

Autres articles :

Psychopompe, dernier-né d’Amélie Nothomb

À l’âge de 56 ans, Amélie Nothomb publie son 32e roman. Fidèle à son éditeur Albin Michel, l’écrivaine a de nouveau enfanté en août 2023 et c’est ce dernier-né que je rencontre en premier. Je connais bien le personnage tout de noir vêtu et ma bibliothèque a du Nothomb. Je n’ai néanmoins jamais franchi la première de couverture. Depuis ce prix littéraire 2023 du journal Le Monde, je me sens lancée dans la lecture de cette femme énigmatique et touchante.

Préambule
C’est à Noël dernier que je demande à ma belle-mère de me parler de son dernier achat littéraire. Il se trouve que c’est du Nothomb et que je n’ai jamais lu cette plume. Si les premières et quatrièmes de couvertures n’ont jamais suscité un arrêt sur image de mon côté, c’est à présent chose faite et je me dis qu’il était temps. Mes âpres jugements ont eu raison de moi et c’est une écriture fine et enveloppante que je découvre.

Entre les pages, j’échange sur Amélie Nothomb et me laisse compter l’histoire de cette femme aux chapeaux. C’est étrange, j’ai l’impression de  lire cette même histoire avec Psychopompe. Je réalise alors qu’elle n’est autre que la sienne. Cela est également ponctué d’une écriture raffinée, entre douceur et obscurité. J’avais mal jugé ce que pouvait écrire l’auteure et décèle le drame que cette dernière met en mots. Je terminerai néanmoins un peu perturbée, car j’ai bien l’impression que la romancière signe une œuvre intime.

Un livre sans quatrième de couverture

L’empreinte graphique de l’ouvrage m’a au départ laissé perplexe. L’écrivaine est comme souvent en photo sur une couverture onirique et seuls mots quand je retourne l’ouvrage : « écrire, c’est voler ». Clin d’œil à l’oiseau sur le livre. J’apprendrais que « psychopompe » désigne, en mythologie,  un Dieu conducteur des âmes défuntes. Qu’ils s’incarnent à travers les oiseaux et les hommes.

De page en page, je découvre les multiples images dressées par l’autrice. Tout commence par une petite fille qui aime les oiseaux, les observe, les décrit, les envie. Elle souhaiterait voler et nous engage aussi dans sa passion pour la race aviaire. Le début est léger, jusqu’au moment où je ne comprends pas ce qu’il se passe. Il y est décrit une baignade au Bangladesh, trois hommes qui sortent de l’eau et une enfance qui se termine à 13 ans. S’en suivra une anorexie sévère, une petite mort qui s’invite dans ce corps épouvanté. C’est à ce moment que la lutte commence. Lutte pour préserver son enfance, pour guérir de la maladie, pour rester en joie. Pour trouver le combustible qui maintient en vie.

Au fil de la lecture, tout en échangeant avec une fidèle lectrice de la romancière, je réalise que c’est la vie d’Amélie Nothomb, du vrai nom de Fabienne Claire Nothomb, que je lis. Encore à ce jour le terme roman me semble nébuleux, mais qu’avait-il de mieux que de narrer ses grands chapitres de vie à travers ce style autobiographique ? Je n’en écrirai pas plus, car j’ai été emportée dans ma lecture et cela, car je ne savais rien. C’est un livre qui surprend, car les sujets sont durs et l’on passe plusieurs étapes de vie successivement. C’est un mélange incroyable de vie, de morts et d’optimisme. Avec la lutte au milieu de tout cela.

Un livre aux nombreuses vies

J’ai eu très envie après ma lecture de lire et découvrir la promotion de Psychopompe et de voir Amélie Nothomb en interview. Non seulement je me sens réconciliée avec un personnage qui m’intimidait, mais je découvre qu’il y a plusieurs vies dans cet ouvrage et qu’entre un dinosaure qui devient un oiseau, une passion pour l’espèce aviaire, un accident terrible, l’écriture pour seul remède ou encore le dialogue avec ses morts, il y a une petite fille qui cherche des repères. Je conseille vivement l’interview de Sylvie Hazebroucq (librairie Mollat) où l’écrivaine en dit beaucoup d’elle et de son combat pour s’aimer. C’est ce qui étonne d’ailleurs, son sentiment d’imposture après 108 manuscrits et un record de vente depuis des années. Après les prix littéraires qu’elle enchaine. Cela émane probablement d’une qualité majeure qui fait son charme en même temps que son indétermination : l’humilité.

Une femme on ne peut plus humaine

Révélée par « l’hygiène de l’assassin » publiée en 1992, l’écrivaine belge dit d’elle qu’elle est Psychopompe. J’aime sa quête de liberté, j’aime qu’elle ne se soucie pas d’étonner, j’aime que celle qui boit du champagne pour surmonter sa peur en interview évoque des délivrances qui nous aident au lâcher-prise. Cette âme sensible nous prouve qu’il faut lutter pour faire fondre la glace qui est en nous (c’est d’elle). Elle me fait réaliser à quel point il est essentiel de rallier son corps à son âme et que c’est un combat quotidien. Elle évoque souvent lors de ses interviews l’adage de Cocteau : tout écrivain définit sa ligne et cette dernière est établie pour ne pas s’effondrer.

J’estime cette femme sans certitudes. C’est ce qui fait qu’elle excelle littéralement, tout en gardant une peau d’enfant. Les pieds sur terre et le cœur en l’air. À l’image de ses oiseaux qu’elle chérit tant.

Bonne lecture.

Rien ne t’appartient, où ce qui reste à tout jamais

C’est dans la librairie « l’Odyssée » d’Intra-Muros (Saint-Malo), que cet ouvrage publié aux éditions Gallimard en août 2021 se met sur mon chemin. Je pense au départ acheter le dernier Fottorino, quand mes yeux s’échappent sur un imprimé promotionnel indiquant « coup de cœur du libraire ». Cette publicité s’affiche sur le roman d’une auteure mauricienne que je ne connais pas : Nathacha APPANAH. C’est à travers la fiction que cette écrivaine expose les revers d’un passé trop douloureux pour être éteint. Les quelques mots en quatrième de couverture finissent par me décider : j’achète. 

Ce qu’il faut savoir avant le flash-back

Le début commence par le chagrin d’une femme qui vient de perdre son mari. On l’imagine âgée, tant l’épuisement physique et moral transparaissent. Par sa déchéance, on comprend que ce dernier était son pilier et qu’il sera difficile pour l’endeuillée de s’en remettre. De ses souffrances émanent des vapeurs d’où surgissent la description d’un homme, mais qui est-il ? Le début est nébuleux et j’ai du mal à tout comprendre, mais je m’accroche. Nous sommes dans une pièce qui me semble sombre et poussiéreuse. Une femme qui ne se lave plus est en détresse et semble avoir des visions. C’est son beau-fils, Eli, qui lors d’une visite lui fera remarquer qu’elle va mal et qu’il faut réagir.

Ce prélude est de courte durée, car très vite celle qui se fait appeler Tara prend une décision inexorable : celle de mettre fin à ses jours. On ne saura rien de son geste, car très vite le flash-back arrive. Nous voilà alors brusquement plongé dans son passé et là aussi, il faut s’accrocher.

Les secousses d’une enfance ravagée

Si certaines périodes difficiles peuvent se tanner avec le temps et si certaines cicatrices peuvent se mouvoir à la couleur de la peau, ce n’est pas le cas pour celles de Vijaya. Ce nom marque là sa première épreuve, celle d’avoir rapidement enfoui son identité au profit d’une autre. C’est à la fois subtilement et implacablement que Nathacha APPANAH, qui signe son dixième roman, nous envoie dans un pays dont le nom ne sera jamais cité. Il faut bien souvent, tout en suivant le fil de l’histoire, s’imaginer le contexte. Je pense à la Thaïlande et aux larges des îles indonésiennes, mais je ne le saurais qu’à la toute fin de ma lecture en découvrant les critiques. Pour les dates c’est pareil : nous sommes dans le flou et il faut poursuivre la lecture sans cadre.

C’est lors du décès d’Emmanuel, époux de celle qui se fait appeler Tara, qu’un pan de vie traumatique refait surface. Tout se fissure alors et nous perdons vite la trace de cette femme au bord du précipice.

Le prix terrible de la liberté

Tout commence pourtant dans un environnement au demeurant protégé. Une jeune fille au doux nom de Vijaya vie entourée de ses parents dans une nature luxuriante. Son père, intellectuel, lui donne les cours à la maison. Sa maman est peut décrite, sinon comme une femme dont les dons dérangent et qu’il faut taire. Le couple semble détoner dans un climat austère. Nous comprenons que le régime est dictatorial. Nous devons le traduire, puisqu’une fois de plus la situation historique n’est pas dressée. On s’imagine alors ce trio reclus, vivant avec ses propres règles. Le père souhaite instruire sa fille et l’éveiller, c’est pour cela qu’il ne la scolarise pas dans ce régime auquel il n’adhère pas.

Entre parent et professeur, le père tente d’émanciper sa fille aux dogmes du pays. On peut lire qu’il le clame également à la radio. Ce dernier se met alors en danger malgré les avertissements de sa femme, ainsi que du personnel de maison. Prévenu, il poursuivra ses vindictes, jusqu’au jour terrible où l’on saisi le drame de cette parole libérée. Des hommes armés débarquent. Un papa cache sa fille. La suite nous la devinerons sans que jamais, une fois de plus, la situation ne soit clairement exposée. J’ai alors pensé au Disney Tarzan, lorsque le bébé survit au milieu d’un foyer saccagé.

Nous comprenons que le peu d’angélisme dépeint au début de l’ouvrage se termine.
Il n’y aura plus de danse au rythme des tât taï taam dîth taï taam. Il n’y aura plus de grelots aux pieds de la jeune femme. Il n’y aura plus de sari serti d’or. À présent, ce sont des poids que portera Vijaya.

Un amour de courte durée

C’est une nouvelle fois un puzzle qu’il nous faut composer. Si au départ nous pensons l’orpheline protégée, on découvre rapidement qu’elle sera recluse dans un environnement isolé. Isolée elle le sera, puisque cette dernière se voit cloitrée sans compagnie au sein d’une « case ». Une case où il n’y a pas de place pour le réconfort et la tendresse. Mais pourquoi ? Les personnes qui l’ont pourtant secouru semblent vouloir la punir, mais de quoi ? Cela restera obscur. Puis un jour, un homme. Mais qui est-il ? Comment est-il autorisé à venir à sa rencontre ? Les rapports sexuels entre eux sont les seules choses que nous pourrons entrevoir. Je me demande alors l’âge de cet homme, mais aussi celui de Vijaya.

Alors qu’elle est seule et que cette visite chaleureuse semble être l’unique dans une vie calfeutrée, elle sera sévèrement punie par ses « protecteurs » pour ses actes sexuels. Actes qui sonnent pour moi plus comme un viol que comme une liaison. Pour autant, c’est le seul moment du livre où le personnage semble pleinement épanoui, voir amoureux. Et cet homme, elle n’aura de cesse de l’attendre, mais il ne viendra plus. Je comprends alors en fin de lecture que c’était lui qui s’était mue dans ses vapeurs du passé.

Elle sera expédiée car prise en faute. Traitée alors comme une « fille gâchée », elle sera envoyée dans un temple pour y mener des travaux quotidiens et malmener, tout comme elle le sera, les autres filles de cet endroit visité quotidiennement par des touristes curieux. Touristes qui ne se doutent pas de la violence dans laquelle vivent ces femmes en blanc. À son arrivée le processus de déshumanisation commence : on lui coupe les cheveux et on la lave avec un produit fétide. On lui fait ainsi comprendre qu’elle n’est rien. Amma, sa marâtre, lui dira alors : rien ne t’appartient.

Une vague aussi libératrice que dévastatrice

Le temps passe et Vijaya travaille entourée de plusieurs « Akka », qui signifie « sœur ». Pour autant, l’ambiance n’est pas à la sororité, du moins pas tout de suite. Elle fait travailler les autres filles du temple avec la dureté qu’on lui impose. Dans cet univers sans affection, après des pages et des pages de rudesse, une autre jeune fille entre dans l’histoire. Un soir, « Tara » viendra glisser sa main dans celle de Vijaya. C’est à ce moment précis que toute l’humanité des unes et des autres rejaillit. C’est avec le tempérament de son père que la nouvelle venue décidera de ne plus suivre les règles, quitte à voler de la nourriture pour ses sœurs. Lorsque cette dernière le fait, la punition est implacable : elle doit partir. Nous suivons son trajet en taxi, sans en connaitre la destination, lorsqu’une vague de terreur va s’abattre sur le pays. Je ne comprends pas tout de suite qu’il s’agit d’un tsunami. Encore une fois, je le suppute en découvrant Amma lui demandant de l’aide emporter par la rivière. Elle laisse partir un monstre dans une eau déchainée et boueuse.

La fin d’un cauchemar, le début d’une amnésie

Vijaya, que l’on imagine marchant péniblement au cœur d’un paysage désolé, ne pense qu’à Tara et aux autres filles emmurées. C’est blessée, presque morte, qu’elle déambule en espérant les retrouver. Persuadée que Tara et les autres sont en sécurité.

Tout s’arrête et nous la retrouvons secouru pas un médecin venu d’un autre pays : Emmanuel. Tout le reste s’éclaire à présent : c’est lui qui la fera quitter son pays. Lui qui la sortira de l’enfer. C’est lui qui la tiendra debout jusqu’à son propre départ.
Au même moment, les corps des jeunes filles du temple gisent au sol, avec pour linceul les tenues blanches dont elles se drapaient. Elles laissent avec elle une insouciance de courte durée et une vie de labeur.

Une nouvelle vie dont on ne saura rien

Quand elle rencontre Emmanuel, Vijaya se présente comme Tara. Comme pour s’excuser d’être là. Comme pour sauver la mémoire de cette fille lui ayant offert ses rares sourires dans un environnement cassant. Il y a dans ce livre un début aussi court que la fin. Au cœur : le traumatisme et l’effroi. On ne saura alors rien de la vie de Tara avec Emmanuel. Je m’interroge alors : a-t-elle été heureuse ? A-t-elle ri avec une joie retrouvée ? Son beau-fils lui a-t-il procuré les bonheurs qu’une mère peut ressentir ? Nous ne saurons rien d’une parenthèse de vie qui aurait pu être équilibrée et tranquille.

C’est à la toute fin qu’un saule pleureur, arbre que j’affectionne particulièrement, apparaît dans le scénario. C’est là qu’une partie de ses cendres seront dispersées par Eli. Cet arbre est comme une poésie enveloppante. Son port retombant sonne la métaphore de toute vie. D’un dos qui se courbe au fil des années et des épreuves. Tel un refuge, on s’y laisse bercer par les va-et-vient de ses lianes. Son écorce est pareille à notre peau après les années, creusée et imparfaite. Pourtant elle est belle et fait tout le charme de cet ornement qui se plait au bord de l’eau. On l’imagine alors pleurer et remplir les étangs qu’il domine.

Cette image apporte une certaine légèreté après une lecture essoufflée. Le talent réside dans le fait de dire les choses sans les décrire. Si on manque d’ancrage, tout est à notre libre interprétation. Et si dès le début nous sommes plongés dans la torpeur, cette ouverture nous rappelle qu’un drame, s’il n’est pas pansé, ressurgira violemment un jour ou l’autre.

Découvrez d’autres critiques :

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L’auteure en parle :

Les enfants sont rois

Il m’a fallu peu de temps pour acheter le dernier né de Delphine de Vigan, sinon celui d’en lire une description en quatrième de couverture : « Les enfants sont rois explore les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu ». Sortie en avril 2021 aux éditions Gallimard, ce roman-société mêle une enquête policière à un fait très actuel : celui de ces personnes qui s’exhibent quotidiennement sur les réseaux sociaux. Après une grande recherche sur cet univers, l’auteure ne juge pas, mais interroge ce monde dont on a peu de recul.

Depuis « Les déracinés » de Catherine Bardon, je n’avais pas connu une telle addiction à la lecture d’un ouvrage. Au fil des pages, de nombreuses questions sur les réseaux sociaux et leurs influenceurs fusaient. Ces questions : jusqu’où peut-on se vendre ? Notre intimité a-t-elle une valeur pécuniaire ? Pour aller loin au risque de choquer…n’est-ce pas une « prostitution » sociale/numérique ?

Deux vies sont ici présentées : celle de Clara Roussel, une jeune femme célibataire qui a évolué au fil des années dans le milieu policier, et celle de Mélanie Claux, une maman de deux enfants – Kimmy et Sammy – qui tous les jours filme sa famille pour du placement de produit. Du placement de produit, mais avant tout la recherche « d’amour » de ses abonnés. Si les prénoms des enfants donnent le ton, Delphine de Vigan ne manque pas de souligner les carences affectives d’une femme qui, pour seul remède, à trouver les réseaux sociaux pour recevoir l’attention qu’elle n’a pas eu. Cette mère qui parle à « ses chéri(e)s », ne réalise pas qu’elle expose ses enfants, bien avant qu’ils ne puissent parler et marcher. Ils ne donnent pas leur consentement à ce quotidien scénarisé.

Je venais de lire « Instagrammable », de Éliette Abécassis, et la déception fut certaine. Il n’y avait pas la consistance que je cherchais et que j’ai trouvé au sein du roman de Delphine de Vigan. Le début commence par l’enlèvement de Kimmy, avec une demande de rançon. Kimmy est l’un des deux enfants exposés constamment sur la chaîne YouTube de ses parents. S’en suivra une enquête avec Claral Roussel, dont le portrait me semblait un peu caricatural (le hic de l’histoire). Je n’en dirai pas plus sur la policière, car ce n’est pas ce qui a suscité ma curiosité. Ce que je souhaitais, au fil de l’enquête, c’était de découvrir le comportement des parents face à cet enlèvement.

Allaient-ils regretter ? Se repentir ? Poursuivre ensuite ? Vous le découvrirez.

Les parents sont rois

Si le titre nous rappellent l’expression connue pour ces enfants à qui on ne refuse rien, « les enfants sont rois » résonne ici comme un oxymore. Oxymore, car les enfants exposés ne semblent pas donner leur accord sur leur droit à l’image, mais plutôt utilisés à des fins mercantiles et de notoriété. Il me semble qu’on leur prive insidieusement d’une vie privée.

Delphine de Vigan, qui signe son dixième roman, met en avant un phénomène qui m’interpellait déjà. Je pense par exemple au compte instagram d’une maman et de son enfant trisomique. Si ce dernier est attendrissant et aide certainement des parents à dépasser les douleurs d’une naissance inattendue, je suis néanmoins surprise de tout ce qui peut être montré : visage des enfants, pièces de la maison, moments en famille, etc. Peu à peu ces personnes deviennent connues et on s’y attache, sans réaliser que l’on voit tout d’elles, mais que la réciproque n’existe pas. Elles documentarisent leur vie avec une communication maîtrisée, telles des reporters de leur propre intimité.

Je reste perplexe, car à la fois je trouve des comptes bien gérés avec des personnes réconfortantes qui nous montrent la beauté de l’humanité. Des personnes entreprenantes qui peuvent gérer leur propre communication. Mais à la fois cela me semble parfois éphémère, superficiel et quelque peu impudique. Surtout pour ces chérubins qui ne donnent pas leur accord et sont affichés dans les moments les plus précieux de leur vie d’enfant. C’est justement ce qu’expose l’écrivaine : un couple qui filme tout de sa vie, tel une énième version du loft story version réseaux sociaux, et qui en récolte beaucoup d’argent.

«On ne pouvait ignorer le besoin de reconnaissance qui transparaissait de ces images. Mélanie Claux voulait être regardée, suivie et aimée. Sa famille était une œuvre, un accomplissement, et ses enfants une sorte de prolongement d’elle-même. L’avalanche d’émoticônes qu’elle recevait chaque fois qu’elle postait une image, les compliments sur ses tenues, sa coiffure, son maquillage comblaient sans doute une faille ou un ennui. Aujourd’hui, les cœurs, les likes, les applaudissements virtuels étaient devenus son moteur, sa raison de vivre : une sorte de retour sur investissement émotionnel et affectif dont elle ne pouvait plus se passer.»

Ce passage en dit long sur l’histoire qui se trame et répond à certaines de mes questions. Les failles, les carences, l’ennui. J’ai été happée par l’intrigue dressée par la romancière. Le sujet des « influenceurs » m’intéresse, sans pour autant que j’en suive particulièrement. Dans ce mot, qui me semble bien présomptueux, je comprends surtout « placement de produit », « modèle », « ambassadeur », etc. En écrivant ces mots, il me vient en tête la mélodie de Juliette Armanet « en manque d’amour ». Je pense aussi à une critique du livre où il est mentionné que l’on assiste à « la mort de l’intime », et c’est peut-être quelque chose dans ce goût là qui se trame avec ces nouvelles pratiques.

Et la dignité, dans tout cela ?

Une chose me surprend dans ce roman, comme dans ses critiques : les marques ne sont pas questionnées. Les rouages de leur service marketing ne sont pas, eux, remis en question. Le doigt reste pointé sur ce couple uniquement, qui n’est autre qu’un duo de marionnettes pour des entreprises qui peuvent se servir de leurs vidéos pour mettre en avant leurs produits. Je m’interroge une fois de plus : est-ce ces personnes et leurs carences qu’il faut blâmer, ou ces marques qui jouissent de l’intime et ne se posent pas ces questions éthiques ?

Les personnes qui se filment, mais surtout déroulent en rush le quotidien de leurs enfants, se rendent-elles comptent de la notion de consentement ? Ces mêmes enfants s’en soucieront-ils, tant ils auront évolué dans cet environnement numérique ?

Un roman-société qui ouvre le débat

Comme vous pouvez le lire, cet ouvrage suscite beaucoup d’interrogations. C’est pour moi l’autre réussite d’une œuvre : ouvrir les esprits et remettre en question notre environnement et ce modèle qui s’est tissé sur les réseaux ces dernières années. L’histoire est prétexte à réflexions et le talent d’écriture est indéniable. La fin est à l’image de ce roman, elle ouvre à toutes les suppositions.

Bonne lecture !


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Un peu de Juliette Armanet

L’ami impossible, de Bruno de Stabenrath

J’ai lu pratiquement d’une traite cette autobiographie sortie fin 2020. Le style est entrainant, cela aidé par l’histoire : celle d’un homme que l’on connait trop de nom, mais trop peu de nature. Cet homme, c’est Xavier Dupont de Ligonnès. En savoir plus sur le jeune versaillais tient en haleine. La promesse du livre est grande, puisque si XDDL est un ami de Bruno de Stabenrath, il nous en apprendra certainement d’avantage que les magazines. Hélas, on se retrouve face à du déjà dit, déjà écrit, déjà vu.


Si l’affaire n’avait pas eu lieu, celle d’écrire ce livre sur cette amitié en aurait-elle eu ? La réponse est à la négative.

Les deux personnages se sont connus jeunes, puis se sont perdus de vue. Je ferme l’ouvrage en réalisant qu’il n’y avait pas, ou peu, de consistance dans cette relation.

Certes de bons souvenirs d’écoliers.
Certes de joyeuses soirées.
Certes des histoires de filles partagées.
Certes des nouvelles épistolaires qu’ils se sont donnés au fil des ans.
Certes, ajouté à cela, de ces relations qui lient des « de », et que des manants ne peuvent certainement pas comprendre.

Il n’y a rien sur ce qu’ils pouvaient se dire, penser ou encore réaliser en commun. Quand on connait tout ce qui a pu être dit sur cette si sombre histoire, on sait que XDDL avait 2 véritables amis, mais Bruno n’en faisait pas partie. Je suis certainement « mauvaise langue », mais cet ouvrage m’a au départ dérangé. J’ai néanmoins appris d’autres éléments sur l’affaire, ce fut d’ailleurs mon intention. Je venais de terminer un livre society sur l’enquête et, poussé par mon élan de « savoir », j’ai poursuivi avec ces quelques pages. En écrivant ces mots je réalise que je soupçonne cet homme, Bruno de Stabenrath, de se faire de l’argent sur le dos de cette histoire, alors que je fais partie des lecteurs curieux et avides d’obtenir des détails glauques et inconvenants. En fait, je fais partie du marché. De la cible de cet ancien comédien. Je me nourris alors de ses propres désirs de dire qu’il connaissait l’homme vaniteux et certainement malade, sans pour autant nous en apprendre plus.

Dans l’écriture, le seul défaut de l’ouvrage sont les longueurs et les répétitions. Il y a beaucoup de redondances dans les faits et on ne comprend pas le message que souhaite laisser l’auteur. Je m’interroge alors : pourquoi ce livre ? Pour laisser couler sa peine ? Le tourment de voir un vieux copain sombrer dans la folie et la fuite ? Celle de ne pas comprendre que l’on puisse s’y prendre à ses propres enfants et donc commettre le pire ? Celle de se demander si on naît monstre ou si on le devient ?

Écrire, pour que cette fiction prenne vie et que le deuil puisse se faire. Le deuil de ces connaissances simples, lointaines, qui marquent néanmoins une époque et qui ont de l’importance, malgré le silence.
Écrire, pour expier une relation. Tenter de la comprendre et de l’apaiser, même si cette dernière est abandonnée.

Ce qu’il y a de pire dans cette affaire, c’est qu’elle ne laissera à jamais que des questions sans réponses. Des enfants dont on a si peu parlé et dont on ne parle déjà plus. Écrire reste alors le seul moyen de combler les vides, même si un jour tout s’arrêtera.

J’ai partagé dans cet article une vile mesquinerie : celle d’accuser Bruno de Stabenrath d’utiliser son amitié pour en faire un livre. Cette supputation ne résonne plus à présent. Je comprends juste que c’est un ancien copain, un « vieux frère » comme il l’écrit, qui tente de recomposer le puzzle d’une amitié inachevée. D’un camarade qui ne sera plus jamais un ami. D’un ami impossible.

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« Papa », hommage à un père

C’est sur la voix de Jean Rochefort que je rédige cet article. Trois ans après le décès de l’homme de théâtre et de cinéma, « Papa », sorti en librairie le 24 septembre 2020, retrace les souvenirs et les peines de Clémence Rochefort. Les souvenirs d’un être si vivant et les peines d’une absence si présente. Publié aux éditons Plon, ce témoignage sensible dévoile les traits de caractère d’un homme d’exception et d’une relation père/fille toute particulière. Quelques pages pour dire que l’amour reste toujours. Quelques pages pour jeter à l’encre des paroles et conseils qu’une fille n’entendra plus.

C’est le titre du livre qui m’a interpelé. Livre caché derrière tant d’autres. Retiré et discret, à l’image de Clémence Rochefort. « Papa », en lettres rouges sur une page blanche, avec pour seule couverture une photographie aux couleurs de l’enfance et cette phrase « que reste t’il lorsque son père disparait ? ». Il n’en fallait pas moins pour que je le mette dans mon panier rouge (aussi). Sur le chemin d’une course à la va-vite se présente souvent de belles surprises.

Comme un échange dans un café

En lisant Clémence Rochefort, j’ai l’impression d’être à ses côtés, comme dans un café. On sent toute la tristesse et la fragilité d’une personne qui a besoin de dire qu’on ne guérit pas vraiment de la perte d’un parent. C’est aussi le besoin de rendre hommage à un homme d’exception pour sa génération et pour son milieu. À certains moments, cette comédienne met en parallèle ses craintes face à cette société, comme ici avec « tout peut disparaître, s’évanouir du jour au lendemain. Comme si l’on ne pouvait être sûr de rien, ni de personne ». Je partage, ô combien, son sentiment sur l’impermanence des choses et des êtres, sur l’inconstance des situations. Je crois que cela apparaît aussi lorsque l’on perd un être cher. Est-ce l’insouciance qui s’envole ? C’est entre des anecdotes amusantes et des anxiétés que cette femme, prise dans son temps et celui de son père, nous partage ce qu’il reste de cet attachement. De cet homme aimant la nature et les animaux.

« J’ai envie de vous dire que quand on n’apprend plus, c’est qu’on est foutu.« 

Jean Rochefort

Au fil des pages, cette plume sensible évoque les échanges avec cette figure du cinéma et les moments qu’elle devait aussi partager avec les autres. À 28 ans, elle pose un regard sur l’écart d’âge très important avec son père, de 62 ans son aîné. Son prénom est donc choisie pour cela, pour que cette fille lui accorde une certaine « clémence » lorsqu’elle devra assumer le poids d’un père d’une autre époque. C’est une chose que je lui partage.

La chance qu’elle s’accorde sur tout autre est celle de pouvoir voir et revoir son père jeune, grâce aux empreintes qu’il a laissé. Cultiver la rencontre et la découverte grâce aux archives. Je me dis alors « Y-a-t ‘il plus bel héritage ? ».

Les vies diffèrent, pas les peines

Si les milieux, l’histoire et les pères ne sont pas les mêmes, les maux de l’auteure retentissent. Une mélancolie a d’ailleurs suivi la lecture de l’ouvrage.

« Quand on perd quelqu’un d’aussi proche, le plus déroutant est que, à la phase d’immense tristesse initiale, succède une alternance de hauts et de bas. Ainsi il m’arrive de penser : « Eh bien c’est formidable, je suis guérie », et d’avancer dans la vie, ragaillardie, mais de m’écrouler à nouveau. Si bien que l’expression « faire son deuil », je ne parviens toujours pas à la comprendre.

Son livre me donne envie d’écouter Jean Rochefort et d’en savoir plus sur ce personnage. « Papa » livre les émotions d’une jeune femme encore affectée par le décès de son père, mais peu sur la vie de cet homme. Son passage sur RTL appuie ce sentiment. La voix de Clémence vacille et son regard fuit d’éventuels signes qui pourraient encore arracher ces peaux qui partent lorsqu’un être cher disparaît.

L’amour, ce sentiment qui nous transcendent

Jean Rochefort parlait souvent des grandes joies de l’amour à sa fille. Aujourd’hui elle le lui rend bien avec cet hommage si délicat. Comme une dernière révérence pour dire merci. Elle rappelle les qualités qui ont fait de cet homme un comédien respecté et un père aimé, devenant d’ailleurs « papa ». Comme le dit si bien Jean Gastaldi « un père s’impose, un papa se fait aimer ». Ici et là son sourire nous revient, comme lors de ce passage : « En fait, il donnait toujours l’impression de découvrir la vie pour la première fois. Papa se situait aux antipodes de la lassitude et du changement permanent de notre époque ».

Elle nous partage aussi ses conseils, qui en disent long sur son caractère : « Nous sommes des gnous, l’homme est un gnou. Nous sommes comme des animaux, avec ce besoin de vivre en troupeaux. On est pareils, alors bon, il ne faut pas trop se prendre au sérieux…faire comme les autres rassure l’humanité, alors que vivre à contre-courant m’est bien plus agréable. »

Le premier livre de cette journaliste de formation en dit long sur les liens profonds qui se sont tissés avec son papa, sur les moments précieux dont on profite encore plus quand on sait que le temps les rattrapera. Le héros « d’un éléphant ça trompe énormément » (1976), serait certainement très fier des mots de sa fille.  Elle nous enseigne qu’un père exigent n’est pas antinomique avec un père attentionné et affectueux.

De son père, Clémence garde des yeux bleus et des souvenirs qui ne peuvent sans doute pas tous s’écrire, mais elle nous fait un petit cadeau en nous en livrant quelques-uns. On reste à la surface des choses, mais n’est-ce pas ces simples confidences qui nous ramènent à l’essentiel et à ce qu’il y a de plus important dans une relation ?

Écrire pour ne pas oublier

Qui n’a jamais souhaité écrire à la suite d’un grand chagrin ? Comme pour le rendre plus signifiant, pour lui donner la place qu’il a représenté dans une étape de vie ?
Clémence a ici souhaité faire entendre encore un peu le nom « Rochefort » et rappeler quel esprit curieux et ouvert était ce père.

Je vous laisse sur la voix de Jean Rochefort.

Les déracinés : une saga palpitante

Paru en 2018 aux éditions Escales, « Les Déracinés » est le premier livre de Catherine Bardon, inconnue de la littérature et y faisant son entrée avec un grand roman. Ce dernier retrace à travers la fiction l’histoire peu connue des juifs immigrés en République dominicaine sous le Troisième Reich. Cette saga nous fait découvrir la vie qui recommence pour ces centaines de réfugiés fuyant l’horreur de la guerre. Particulièrement la vie d’un jeune couple venu de vienne.

Réservez vous la surprise de la découverte

Le but de mon article n’est pas d’en dire trop sur les personnages et les différents rebondissements, tant mon enchantement est dû au fait que je n’en connaissais rien. Je vous écris mot pour mot ce que j’ai pu rapidement en lire sur la quatrième de couverture, avant de rapidement le mettre au fond de mon panier :

« Almah et Wilhem se rencontrent dans la Vienne brillante des années 1930. Après l’Anschluss, le climat de plus en plus hostile aux juifs les pousse à quitter leur ville natale avant qu’il ne soit trop tard. Perdus sur les routes de l’exil, ils tirent leur force de l’amour qu’ils se portent : puissant, invincible, ou presque. Ils n’ont d’autre choix que de partir en République dominicaine, où le dictateur promet 100 000 vises aux juifs d’Europe. Là, tout est à construire et les colons retroussent leurs manches. Pour bâtir, en plein cœur de la jungle hostile, plus qu’une colonie : une famille, un avenir. Quelque chose qui ressemble à la vie, peut-être au bonheur. »

Cette saga dresse une fresque rythmée et riche. Il est difficile, et vous pourrez aussi le constater si vous lisez les critiques, de lâcher la lecture tant on souhaite suivre le parcours du jeune couple et en savoir plus sur Sosúa et la vie des juifs immigrés à cette époque. Nous sommes terriblement happés et attachés à l’histoire. Le genre de la saga est ce qu’il avait de mieux pour nous en apprendre plus sur cet épisode de la guerre. Ce livre a été élu « coup de cœur » de nombreux libraires et on comprend pourquoi.

« Avec des personnages attachants, un univers dépaysant et une forte tension romanesque, Catherine Bardon signe une saga passionnante qui ravive un pan peu connu de l’histoire. »
Version Fémina

Des critiques unanimes : c’est une saga haletante

Un commentaire que l’on retrouve partout, que ce soit chez un anonyme du web ou une chroniqueuse célèbre, est celui-ci : c’est haletant. Lorsque je commence ma lecture, je ne sais pas encore que je m’apprête à découvrir un pan de l’histoire qui m’était inconnu. Je ne savais pas qu’une communauté de juifs réfugiés avait vécu à Sosúa, ville située en République dominicaine. Alors que la guerre fait rage et que chaque jour l’Autriche compte de nombreux suicides, un dictateur de la République dominicaine, Rafael Leónidas Trujillo, promet d’accueillir les réfugiés juifs d’Europe. Voici un extrait tiré de cette sombre période :

« Le gouvernement dominicain est prêt à accueillir un nombre de réfugiés, même non-agriculteurs, à la condition que ceux-ci soient porteurs de fonds suffisants pour s’établir dans le pays à leur compte et à exercer le commerce, une profession, ou créer des industries, contribuant de cette façon à l’enrichissement de la Nation. Dans ces conditions, le gouvernement de la République dominicaine accueillerait jusqu’à dix mille réfugiés. »1

Loin d’être un philanthrope, celui qui n’a finalement pu qu’accueillir une poigné de juifs, sur des milliers en fuite, avait pour ambition d’apporter plus de « visages blancs » et de développer le pays en les faisant travailler la terre. De nombreux ingénieurs ou médecins vont alors devenir cultivateurs, se mettre à bâtir des maisons et découvrir tous les rouages du monde agricole.

« Un roman foisonnant et d’une grande intelligence. Une histoire d’amour incroyable. »
Gérard Collard

Quand la romance se mêle à l’histoire

Ce roman, à faire lire absolument à tous les collégiens qui étudient cette période de l’histoire, présente pour moi un double intérêt. Il y a d’abord celui d’une belle romance avec Almah et Wilhem. Nous suivons les débuts de ce jeune couple et les difficultés qu’ils vont vivre. Mais cette histoire n’aurait pas vraiment d’intérêt si en second plan on ne découvrait pas une période oubliée, celle du long parcours de certains pour arriver dans cette contré lointaine. Ne nombreux notables ont ainsi développé des fermes et appris à exploiter du bétail. La DORSA ((Dominican Republic Settlement Association) leur imposant de vivre en autarcie, nous les voyons évoluer entre eux et isolés, apprenant l’espagnol pour pouvoir échanger avec la population locale. Si certains prendront racines, d’autres retourneront vivre aux États-Unis ou en Israël à la fin de la guerre.

Je découvre tardivement qu’il y a une suite avec « L’Américaine », paru en mars 2019. Une joie de découvrir l’aventure d’un des deux enfants du couple phare : Ruth. Je n’ai qu’une hâte : le découvrir.

« Catherine Bardon nous offre une fresque historique très documentée
que l’on referme à regret. »
Marc Rauscher, Libraire

L’obstacle est matière à action

Dans les moments difficiles, comme dans ce genre de saga, je pense à la maxime de Sœur Emmanuelle : « L’obstacle est matière à action ». Car ces mots résument les péripéties que vont vivre les personnages. Ce sont ces péripéties, nourries de lieux, de dates, d’événements forts, de désillusions et de promesses qui donnent de la cadence à cet ouvrage.

Non seulement on souhaite connaître la suite avec « L’Américaine », mais on se jette aussi rapidement à la recherche de documentaires historiques sur cette période et cette ville de Sosúa. J’ai été très touchée de voir de vielles photos, m’imaginant sur l’un d’eux une Almah et un Wilhem. Notre imagination fait alors place à la réalité. Mais s’il-vous-plaît : faites vos recherches une fois l’ouvrage terminé.

« La saga qui nous transporte. »
Olivia de Lamberterie

Pour en savoir plus :

1 : Texte de Nathalie Peeter : République dominicaine refuge pour les Juifs victimes des persécutions nazies : https://www.auschwitz.be/images/_expertises/2019-peeters-dorsa.pdf

La mère morte, ou le récit d’une double peine

Publié aux éditions Stock en janvier 2020, « La mère morte » est un livre à vif. De page en page, Blandine de Caunes raconte une mère qui se meurt, et une autre anesthésiée par le chagrin lorsque sa fille se tue dans un accident de la route. Un double deuil pour une double peine. La fille de la célèbre féministe Benoîte Groult retrace ici les derniers mois de cette femme atteinte par la maladie d’Alzheimer et de sa vie après le décès de son enfant.

Un récit confession sans convenances

Si l’analogie m’a, au premier abord, semblée trop facile, les trois femmes en couverture ont attiré mon attention. Parce qu’elles sont belles et représentent trois générations. Parce qu’elles sont connues, aussi. Nous pouvons y voir Blandine, auteure du livre. Au milieu le pilier : Benoîte Groult, suivie de Violette, sa petite-fille. Est-ce utile de vous présenter Benoîte Groult ? Je ne le crois pas. Blandine, elle, je ne la connaissais pas. Je découvre qu’elle aussi a baigné dans les livres et s’est illustrée comme Attachée de presse. Fille du journaliste Georges de Caunes, elle a deux sœurs : Constance, dont elle ne parle pas et qui m’intrigue tant on ne trouve rien sur la fille de Paul Guimard, et Lison de Caunes.

Benoîte Groult était un esprit libre qui n’aura eu de cesse de se battre pour sa liberté et celle des femmes. C’est grâce à elle, mais faut-il le rappeler, que l’on marque « auteure » et non « auteur », pour une femme. Si ces questions semblent anodines aujourd’hui, ce fut pour elle le combat d’une vie. Si Benoîte Groult a cultivé le parler franc et l’écrit allant jusqu’à l’intime, sa fille poursuit ce style. Style dont elle se sert pour mettre des mots sur des douleurs sans noms. Pour crier tout bas. Pour « hurler en silence », comme l’écrivait Marguerite Duras.

Parce que la vie est une garce

Ces mots durs sont ceux de Blandine de Caunes, lorsqu’elle répond à une interview sur ce livre qu’elle avait commencé bien avant ces deuils et bien avant le décès de sa fille unique. C’est pour cela que le début du récit ne parle que de Benoîte, un prénom qui lui ressemble pour une femme souhaitant obtenir les mêmes droits que les hommes. Les mêmes avantages. Les mêmes privilèges.

« Je voulais écrire le dernier chapitre de la vie de ma mère. L’écrire pour elle, car elle ne pouvait plus le faire », dit Blandine lorsqu’elle évoque la raison d’un tel livre qui, vous le verrez, est abrupt. Effectivement, comme l’a souligné Jean-Claude Raspiengeas sur France Inter : « c’est d’une grande banalité…il n’y a pas de tenue…aucun style littéraire ». Je ne peux pas le contredire, tant j’ai moi-même été étonnée que cette femme, une intellectuelle et romancière, ne mette pas de relief à ce récit. Puis, au fil des lignes, on comprend bien entendu pourquoi : parce que la vie n’a pas de tenue. A-t-elle une convenance, cette vie qui nous érafle souvent, nous épargne parfois, mais nous percute sans cesse. On se reçoit même de telles rafales, que la vie met du temps à redevenir « normale ».

Alors oui il n’y a pas de style, juste celui de la vie. Quand on veut peindre une souffrance et les difficultés de la fin de vie, seule la simplicité prime. Je vais donc dans le sens d’Olivia de Lamberterie, avec cette grâce que je lui aime tant : « ce livre est d’une honnêteté folle. C’est un livre qui se moque de la bien-pensance et des convenances. C’est un livre qui ressemble à Benoîte Groult ». C’est ce que je me dis. Blandine de Caunes est effectivement très honnête, elle peut même sembler égoïste et cruelle dans ses propos. Elle nous bouscule quand elle écrit qu’elle a hâte de voir cette mère mourir car elle fatigue son quotidien. Elle nous bouscule quand elle dit que mettre autant d’énergie à éduquer un enfant pour le voir partir si jeune est inique. Mais elle dit peut-être ce qui ne se dit pas, et c’est ce qu’aimait faire sa mère.

« Je voulais écrire le dernier chapitre
de la vie de ma mère. »

Des larmes au goût salé

Si cette femme a souffert et si cet exutoire fut un moyen de s’en sortir, c’est aussi la force et l’amour pour sa mère qui l’ont aidée. Car comme elle le dit : « ma mère avait un amour forcené pour la vie ». De sa fille Violette, dont on découvre le profil et la vie – à l’opposé de ses origines bourgeoises – il lui reste une petite fille : Zélie. Violette était Naturopathe et Médium et entretenait des relations houleuses avec sa mère, dont elle a souvent reproché l’absence. Cette jeune femme, dont le blog est encore en ligne, est proche des gens et croit aux âmes qui restent. On se dit qu’un tel drame est une injustice folle. Ce drame, annoncé par une page noire au milieu du livre.

J’aime la vitalité qui transparait malgré une trame sombre. Cette déclaration « c’est un livre pour moi, pour ma mère et pour ma fille », nous montre que cette femme pense a elle avant tout et a raison de le faire. Car c’est en s’aimant et en aimant la vie que l’on se sauve de ces situations inextricables.

La fin de vie au cœur du récit

Si Benoîte Groult était une femme d’exception, sa fin de vie ne l’est pas. Les témoignages de sa fille, ce qu’elle dresse du quotidien de sa maman, est commun à tant de personnes. Benoîte aurait certainement aimé l’écrire et se battre encore pour ce combat-là. Mais elle l’a déjà fait, puisqu’elle a milité pour le droit à mourir dans la dignité (association ADMD).

Cette maladie, ce monstre, vous tient debout alors que votre esprit s’est déjà envolé. Passe les noms, passe les jours, les habitudes, les clés, les rendez-vous…tout passe et tout s’efface pour une vie où vous redevenez enfant. Blandine et Lison ont tout aménagé avec des aides à domicile pour accompagner leur mère. Mais la douleur est terrible. Voir cette femme partir dans ces circonstances, elles ne le pouvaient pas. Alors elle l’écrit, une fois de plus sans se soucier des conséquences : elles ont fait venir un médecin de Belgique pour mettre fin à cette souffrance. Elles ont pu lui tenir la main et lui souffler des mots d’amour. Nous les envions presque de pouvoir être là pour ce moment pénible. D’autant plus pénible que Blandine a perdu sa fille 3 mois avant et qu’elle avait un double traumatisme à mener.

Ce que nous dit cet ouvrage, c’est que l’amour d’une mère, d’un parent, est une fondation solide. Qu’avec cela, nous sommes armés pour la vie entière. L’amour est un pilier indestructible et c’est le meilleur capital que l’on puisse donner à son enfant dès sa naissance. C’est cet amour qui a fait tenir Blandine et c’est l’amour qu’elle a donné pour sa fille qui a forgé cette femme forte qu’elle semblait être. Car Violette aussi s’est affranchie en suivant un parcours différent de ses proches. Pour cette force là il faut une confiance en soi transmise par l’amour de ses proches.

Un écho aux souffrances des endeuillés  

L’auteure nous dit qu’elle souhaite, à travers ce livre, aider les gens endeuillés d’hier ou d’aujourd’hui. Au-delà d’être une aide, c’est comme une chaîne de solidarité pour des amputés. Amputés de celles et ceux qu’ils aimaient et qui ne sont plus là. Avec de la rééducation intérieure, avec du temps, avec de l’amour, ces épreuves nous laissent une empreinte et nous avançons. La vie reprend. Car même si c’est « une belle garce », on est vivant et il faut profiter de cette expérience.

Je conseille ce livre car il est franc. C’est un témoignage d’une mère qui ne prononcera plus le mot « maman » et qui ne l’entendra plus jamais. C’est un récit sur les saloperies de la vie. Sur les écorchures et la maladie qu’une écrivaine n’avait pas vu venir. Sur les gens qui restent et qui nous font tenir. Un livre sur la vie parce que la mort en fait pleinement partie.

. France Inter critique
. Article La Croix
. Article NouvelObs

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