À 47 ans, Karine Tuil publie son onzième roman, récompensé par le prix Goncourt des lycéens et le prix Interallié. Ce sont les éditions Gallimard qui ont l’honneur d’imprimer un livre ô combien puissant. Si le titre apostrophe, les thèmes abordés sont nombreux et interrogent. Car c’est ce que l’Auteure aime faire : décortiquer le réel et mettre en avant nos vies contemporaines et la complexité de l’âme humaine.
« Les choses humaines ». Si ce titre a croisé mon regard à de nombreuses reprises, je ne franchisais pas l’acte d’achat. Je savais pourtant que je finirai par le faire, tant cette première accroche m’intriguait. « Les choses humaines », parce qu’il y a tant à dire. Je ne connaissais pas Karine Tuil, alors entre une appellation engageante et une écrivaine inconnue, je me suis lancée. Ce fut lu d’une seule traite. Lorsque je fermais le livre, ma première envie fut d’en savoir plus sur cette femme de lettres. Je découvre alors qu’elle aime aborder les grands sujets de société dans ses fictions. Si son dernier roman est le premier que j’ai découvert, je vais m’empresser d’en commander d’autres. À travers une histoire de viol, cette Juriste de formation nous dévoile l’être et le paraître, la notion de consentement en droit mais également les relations que nous tissons et les liens que nous entretenons depuis l’avènement des réseaux sociaux.
J’aime beaucoup cet extrait d’un très bel article de La Croix où l’auteure exprime ce qu’elle aime faire lorsqu’elle écrit : « Ce qui m’intéresse, ce sont les failles et les fêlures de la société, la comédie des apparences et le fonctionnement clanique, les points de fracture et l’engrenage de la chute » (article de Jean-Claude Raspiengeas publié le 25 septembre 2019).
La fiction tirée du réel
Claire et Jean sont deux personnalités connues du grand public, lui comme journaliste politique de 70 ans, elle comme essayiste de 43 ans. Divorcés, ils ont en commun un fils, Alexandre, brillant élève qui passe sa vie entre les États-Unis et Paris. Ce fils unique sera accusé de viol par la belle fille de Claire, Mina. S’en suivra un procès qui nous tiendra en haleine. Il y a cette histoire, mais il y a également tous les reliefs que Karine Tuil y met en évoquant le rapport à la célébrité, à la vieillesse, aux religions qui cohabitent, aux jeunesses dorées mais solitaires, à la rapidité avec laquelle les réseaux sociaux font le procès d’une personne, avant même l’ouverture d’une instruction.
Nos paradoxes et nous
Je ne vais pas ici m’attarder sur l’histoire, puisque vous aurez tout le loisir de la découvrir grâce aux nombreuses interviews données que j’ajouterai en bas de cet article. Ce que je souhaite retranscrire, c’est la force de ce roman. Il dévoile nos contradictions et le rapport que nous entretenons avec les valeurs et principes que nous scandons et défendons. C’est ce qui arrivera à Claire lorsque, alors qu’elle défend le combat des femmes et la liberté de parole de ces dernières, assistera médusée au procès de son fils. Jusqu’où allons-nous pour défendre les failles d’un proche, même si ce dernier a commis ce que nous rejetons ? Sommes-nous capables de déni face à l’insupportable ?
« La littérature est un miroir tendu à la société » Karine Tuil
Vivre vieux dans une société où il faut être jeune
Parmi les nombreux sujets traités, Karine Tuil met en avant ces « vieux beaux », qui, pour se refaire une jeunesse, concourent à se mettre en couple avec beaucoup plus jeune qu’eux. C’est le cas de Jean, qui finira par se marier avec une stagiaire de 30 ans plus jeune que lui. Pour autant, et c’est toute la nuance de ce personnage présenté comme condescendant et individualiste, ce dernier s’occupera jusqu’au bout de Françoise, une ancienne amante et journaliste de 68 ans atteinte d’Alzheimer (clin d’œil à la maladie, même si le récit ne s’y étend pas). Lors du procès, qui dissèquera la vie privée des parents d’Alexandre, on découvrira que pour Jean la réussite et l’ascension sociale sont une revanche, pour ce nouveau riche sorti d’un milieu très pauvre.
La comédie des apparences
Un autre titre qui aurait pu être choisi est celui-ci : la comédie des apparences. En effet, chacun tente ici de sauver la face en restant digne, tout en justifiant l’injustifiable. À lire cet épisode noir de la vie du jeune Polytechnicien, on pense aux affaires DSK et Weinsten. Ces hommes de pouvoir qui ont un jour été accusés par une victime et ont dû faire face aux tribunaux.
Si les apparences sont parfois trompeuses, elles se dessinent également sur les réseaux, où nos profils lisses mettent en valeur notre meilleure photo, notre parcours ou encore nos partages et échanges intéressés. Mais que disent-ils vraiment de nous ? On dit d’ailleurs « la toile », et je me fais la réflexion que c’est effectivement cela : internet, et particulièrement les réseaux que l’on dit sociaux, sont une toile où chacun peint à sa guise son meilleur portrait. C’est ce que fait Jean, lorsque qu’il tweete ses prouesses et retweete les commentaires élogieux qui le concernent, alors qu’en même temps sa chaîne souhaite s’en séparer. De ces fausses complicités qui se tissent sur le web et de ces heures passées à entretenir des liens qui n’en sont pas.
Karine Tuil met en lumière les faux semblants et lorsque le scandale éclate, c’est toute l’hypocrisie d’une famille qui se fragmente. Car elle aime cela : mettre en avant les points de rupture. Est-ce pour montrer que ce qui semble parfait ne l’est pas toujours ?
« La banalité du mal est quelque chose de très intéressant à raconter à travers la romance » Karine Tuil
La performance à tout prix
Si Alexandre plonge dans un cauchemar, c’est parce que la performance érige sa vie. Son père lui mettra une pression très importante dès le plus jeune âge. Il obtient alors le Bac à 16 ans et réussit Polytechnique, avant de préparer Stanford. Mais certaines pressions amènent à des évasions éphémères et dangereuses. Il se perd, jusqu’à faire une tentative de suicide. Fragile, il poursuivra une consommation de drogue régulière, comme ce soir du 11 janvier 2016 où, sous l’emprise de stupéfiants, il ira trop loin. Tiré d’une histoire vraie d’un étudiant de Stanford ayant commis un viol, le personnage encourra également une faible peine, 5 ans de prison avec sursis.
Dans un monde où le mot performance est partout, qu’en est-il de l’homme ? Peut-il suivre et s’épanouir dans un monde où tout autour de lui des notes et des statistiques évaluent tout en permanence ? Nous n’avons pas les réponses, mais l’auteure a le mérite de soulever les questions.
L’assurance d’être vivant
Je peux lire que Karine Tuil est dans la « littérature du réel », j’aime beaucoup cette expression. Elle aime découvrir la complexité de chaque être, ce pourquoi elle assiste très régulièrement à des procès pour tenter de comprendre ce qui pousse un individu à la faute. Mais comme elle le dit bien : se comprendre soi-même n’est pas toujours simple, alors tenter de comprendre l’autre l’est encore moins. Au fond, et ses études de droit nous le rappellent, Karine Tuil a le gout de la vérité.
Enfin, j’ai vraiment aimé le fait qu’il n’y ait pas un personnage central. Plusieurs parcours s’entrecroisent et la lecture ne nous place pas dans une préférence . On ne s’attache à personne en particulier mais à tous ces chemins qui se s’entrelacent.
Les derniers mots de la dernière page en disent beaucoup sur notre société :
« On était souvent déçu par la vie, par soi, par les autres. On pouvait tenter d’être positif, quelqu’un finissait par vous cracher sa négativité au visage, ça s’annulait, on crevait de cet équilibre médiocre, mais lentement, par à-coups, avec des pauses lénifiantes qui proposaient une brève euphorie : une gratification quelconque, l’amour, le sexe – des fulgurances, l’assurance d’être vivant. C’était dans l’ordre des choses. On naissait, on mourait ; entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacé. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines. »
Je m’arrête là et vous invite à le lire. Pour en savoir plus :
Paru en janvier 2020 aux éditions Grasset, « Nos rendez-vous » est un roman de l’auteure Éliette Abécassis. Ce dernier explore les rendez-vous manqués qui peuvent rendre certains chemins escarpés. Le couple est au cœur du livre et interroge notre rapport au temps et aux rencontres qui nous font. S’il manque un mot au titre, les réflexions qu’il inspire dépassent largement le nombre de lignes, tant il faut y lire à travers.
Je commence la lecture un matin pluvieux. Je ne ferai qu’une traite de ces 153 pages, et pourtant. Pourtant au départ tout me semble trop simple : le scénario, l’écriture, les personnages. L’histoire est également prévisible avec une succession d’amours contrariés. Sans en dire plus, deux jeunes parisiens se rencontrent, s’attirent, mais chacun est pris ensuite ailleurs, dans la valse des devoirs et des opportunités incertaines. D’autres rencontres et d’autres vies les détournent d’une union, pour les faire se rencontrer de nouveau bien des années plus tard.
Si je n’ai pas interrompu ma lecture, c’est justement parce que la Philosophe Normalienne a fait ce qu’il y a de plus difficile : faire simple et entraîner ses lecteurs. Ce récit nous est familier, car s’il ne nous concerne pas directement, il concerne une amie, un voisin, un collègue. Ces chapitres explorent des vies qui se croisent, des gens qui se perdent, des occasions manquées et des déceptions.
Alors que je pensais me confronter à une histoire d’amour attendue, je me suis ravisée. Je vois à travers la vie de ces deux êtres, Vincent et Amélie, celle de tant d’autres. Éliette Abécassis nous interroge sur nos propres parcours. Sommes-nous heureux en couple ? Accomplis au travail ? Avons-nous décidé pour nous ou pour le regard des autres ? Assumons-nous nos choix ? Ces questions que l’on se pose un jour.
Histoire et dénouement
Dans ce roman, personne ne semble avoir trouvé sa place. Comme Clara, la grande copine d’Amélie, qui à 45 ans enchaîne les conquêtes et organise des soirées entre anciens lycéens. Que ce soit les principaux protagonistes ou leurs amis, nous sommes dans le gris de Paris, car tout s’y passe. Comme le dit si bien Sophie Jaussi, Journaliste, c’est le troisième personnage de l’histoire. La « province » n’est mentionnée que pour évoquer les parents d’Amélie, en Normandie. Ces derniers représentent une stabilité, à l’opposé du quotidien inconstant de leur fille.
On comprend mal pourquoi les unions de ces gens bien dans la vie, avec un bon bagage, partent à ce point-là à vau-l’eau. On voudrait savoir, ne serait-ce que pour nous prémunir.
Le dénouement est surprenant, s’il n’avait pas été le bon, je crois que cela aurait pu tout altérer. Une conclusion sauve certaines romances. C’est ici le cas, car ce point final donne tout le sens à ce livre qui, s’il parle d’amour, ne se veut pas romantique. Pour les fleurs bleues s’abstenir : il ne se passe rien. Pas de mots tendres, pas de baisers, pas de promesses. Juste une caresse de la main, rien de plus. Éliette déroule deux tapis rouge entremêlés qui ont perdu de leur éclat avec le temps.
Un style simple
Le style d’écriture, s’il est simple, est parfois alourdi par de trop nombreuses énumérations et anaphores. Si j’ai aimé le livre, je ne pense pas qu’il mette en valeur le talent d’écriture de sa narratrice. Ici, pas de maxime ni de citation à garder en mémoire. Pour autant, et une fois de plus, c’est sa clarté qui nous rend fidèle à la lecture et qui fait la réussite de cet énième roman rédigé par cette femme de lettres. On s’attache et on s’accroche. Jusqu’au bout on souhaite savoir : vont-ils se retrouver ?
Des rendez-vous qui changent tout
La romancière évoque les réseaux sociaux, car c’est grâce à cela qu’Amélie retrouvera Vincent, puis, quelques années plus tard, Vincent Amélie. Néanmoins, cela changera-t-il le cours des choses ? Pas certain. Je crois que c’est justement ce qu’elle nous dit. Un rendez-vous d’une vie a été manqué et même le virtuel ne peut y pallier.
Si la forme est limpide et si elle nous donne le sentiment de lire un ouvrage pour adolescent, le fond est tout autre. À vous de vous confronter aux questions qu’il fait naître. La puissance de ce livre, c’est qu’il nous dit que les rendez-vous changent tout, même à l’heure où l’on pense tout contrôler. Certains nous offrent le meilleur, d’autres le moins bien, et d’autres le pire.
Enfin, il m’a fait penser à mon propre rendez-vous, pas manqué celui-ci. J’étais à Paris pour l’anniversaire d’une amie. Paris, qui justement est présente dans tout le roman. Je suis venue vers lui, bien aidée par les verres qui désinhibent, et j’ai pris les devants. C’est un rendez-vous que je n’attendais pas. Clément souhaitait également rester entre amis ce soir-là. Depuis quelques années nous sommes heureux et je crois, pour ma part, avoir rencontré le meilleur.
Cet échange entre les deux femmes est très intéressant et c’est avec beaucoup de douceur qu’Éliette répond aux questions posées. J’ai particulièrement aimé les réflexions sur les réseaux sociaux et le numérique. Ce que les outils pourraient annihiler dans nos rapports et l’imprévisibilité qu’ils pourraient également étouffer. Il y a bien d’autres points évoqués qui interpellent et je vous conseille de regarder.
Quand une Philosophe et un Économiste questionnent le management, ça donne « La comédie (in)humaine », livre publié aux éditions de l’Observatoire en 2018. Ici, Julia de Funes et Nicolas Bouzou jettent un regard sur une comédie qui ne prête pas à rire et qui chaque année fait fuir des professionnels. Que ce soit à la suite d’un épuisement ou à une perte de sens, les mettant en quête d’une aventure plus verte ailleurs. Ces défenseurs de la libre entreprise souhaitent remettre au premier plan la richesse la plus importante en entreprise : le salarié.
On n’achète pas un ouvrage par hasard. On l’achète soit parce qu’on nous en parle souvent, parce qu’un titre nous accroche, parce qu’une couverture nous séduit ou encore parce qu’un prix lui a été décerné. Il y a aussi une autre raison : celle d’une déconvenue personnelle ou professionnelle qui nous invite à trouver des réponses à nos « pourquoi ? ». Ce fut ma raison. Pourquoi ai-je été si investie ? Pourquoi me sentais-je seule dans mon environnement professionnel ? Pourquoi n’ai-je pas pu partir à temps ? Qu’est-ce qui me retenait alors que je ne trouvais pas ma place ? Autant de questions qui me poussent à présent à en savoir plus sur les rouages du « management », terme anglais signifiant littéralement gestion/direction dans notre belle langue française.
Nous pouvons vivre des épreuves professionnelles particulières et n’en comprenons pas toujours les raisons. Si l’école ne nous y a pas préparés (un stage ne prépare en rien à la vie en entreprise), nous aurions aimé avoir quelques clés pour comprendre l’homéostasie du public et la pression du privé. Je vais parfois grossir les traits, mais il est temps que les choses changent. Le livre aborde également le sujet du « bonheur ». C’est passionnant et je vous invite à le lire. À la fin de l’ouvrage de nombreux conseils sont donnés. À nous d’y réfléchir.
Le monde de l’entreprise : une thématique qui parle à la majorité d’entre nous
Voici quelques lignes qui, en quatrième de couverture, suscitent l’attention : « réunions interminables, séminaires sportifs, inflation des process : l’entreprise est devenue le lieu de l’absurde. Julia de Funès et Nicolas Bouzou partent en croisade contre l’absence de sens qui paralyse nos sociétés et proposent des solutions concrètes. Pourquoi le management vire-t-il souvent à la tragi-comédie ? Pourquoi les entreprises s’évertuent-elles à bâtir des organisations qui font fuir les meilleurs alors que leur principal objectif devrait être d’attirer les talents ? Comment remédier concrètement à ces dysfonctionnements insensés, sources de burn-out, bore-out et autres brown-out ? ». Je ne suis pas adepte du copier/coller, mais il me semblait important de commencer par cela. Les deux spécialistes nous guident sur les raisons d’un management déficient, de la perte de repères des professionnels ou encore du courage qui décline au sein des différentes organisations. Si les constats sont peu glorieux, la Philosophe et l’Économiste nous donnent des clés pour avancer et tenter d’enrayer les mauvaises habitudes.
Un manager, un vrai, c’est quoi ?
Ces dernières années l’entreprise s’est parfois perdue. Si certaines vont bien, d’autres prennent les mauvais virages sans remettre en question leur fonctionnement en interne. Cet ouvrage à pu non seulement m’en apprendre plus sur certaines causes, mais il met aussi des chiffres sur les maux actuels que rencontrent des salariés. L’une des problématiques concernant le management est que le « manager » est – à mes yeux – un professionnel qui a plus un talent humain qu’un bagage théorique. J’ai pu constater des managers, même jeunes et instruits, voyant cela uniquement comme une promotion et non comme un don. Erreur. De plus, beaucoup souhaitent cette promotion car cela leur donne une posture de « petit chef ». Quel honneur de pouvoir dire à son entourage que l’on « dirige » 2, 4, 7, 10 personnes et plus ? Se sentent-elles au dessus des autres parce qu’elles ont un « pouvoir » (autre erreur), alors que le management requière une autorité, beaucoup plus difficile à tenir.
C’est justement ce que nous apprend ce livre et qui doit s’ancrer dans nos esprits : « Le pouvoir et l’autorité ont à l’origine peu à voir ». Quelques notions pour vous guider :
Autorité : « L’autorité est la capacité d’un individu à s’imposer aux autres sans user de la contrainte, mais par le simple fait qu’il soit reconnu par ses qualités et respecté pour sa propre valeur ».
Pouvoir : « Le substantif « pouvoir » désigne la détention par un individu ou par un groupe, de la capacité de contraindre, associée à celle de se faire obéir ».
Comme le souligne donc les auteurs, « les promotions ne sont pas toujours liées aux aptitudes, mais à cette notion de pouvoir. » Pour en revenir à la notion d’autorité, les auteurs mettent aussi les bases sur les évolutions du management en citant les trois états d’Auguste Comte (leçon de philosophie positive de 1830) (1) :
– État Théologique
État assimilé au stade de l’enfance. Patron = Dieu. Management paternaliste et tayloriste.
– État Métaphysique
La nature et la matière expliquent, sans Dieu, les phénomènes physiques. Les grandes abstractions prennent le pouvoir et Dieu (=Patron) est relativisé.
– État positiviste
Ce qui est utile, concret, réel. État pragmatique. Valorise le « comment » à la place du « pourquoi ».
Dans lequel de ces états retrouvez-vous votre environnement professionnel ? Difficile à dire, mais il est certain que les cloisonnements persistent et qu’ils concernent le secteur privé, comme le secteur public ; « En vérité, le secteur public a importé les dérives managériales du secteur privé parce qu’il s’est trouvé à une époque ou cela faisait moderne et sérieux. Il s’agit d’une erreur intellectuelle, pas d’une fatalité. Le secteur public a toujours fait preuve d’une capacité à greffer dans ses structures ce qui, dans le secteur privé, fonctionne le plus mal » (P.31).
Des salariés en quête de sens
« Le sens se construit par le désir et grâce à la contribution de chacun »(P.16). Si l’open space est de mode, la verticalité règne encore et l’assujettissement(2) est ressenti par de nombreux salariés. Salariés qui reconnaissent aimer leur travail pour 77% d’entre eux, ce qui est une bonne nouvelle. Pour autant, ils perdent de vue le but et le résultat tangible de leur travail et souffrent de leur environnement professionnel. Alors pourquoi les professionnels se dévitalisent ? Voici la première explication : « Le management contemporain présente deux maux :
– Les injonctions contradictoires,
– La réification. (Définition philosophique : Transformation, transposition d’une abstraction en objet concret, en chose. / Définition économique : Transformation de l’activité humaine en marchandise qui aboutit dans l’économie capitaliste à une véritable fétichisation de l’objet en tant que valeur d’échange dominant complètement la valeur d’usage).
Les professionnels sont bien souvent plus sur le terrain que leur responsable et sont donc plus pragmatiques que ces derniers. Il est alors impératif de leur donner la possibilité de proposer et de mettre en place des initiatives et de leur faire confiance. La confiance fait également l’objet d’un passage très intéressant au sein de ce livre. En plus de la confiance, les excès de réunions qui parasitent le quotidien fatiguent les employés, qui parfois même travaillent le week-end car la semaine ponctuée de « points » ne les a pas aidés à boucler les dossiers. Aujourd’hui, on estime que « plus de 60% des entreprises souffrent d’un excès de réunions et moins de 15% d’une insuffisance ».
L’ouvrage revient également sur tous les process qui composent l’entreprise et qui peuvent lui nuire. Voici un passage sur lequel nous pouvons méditer :
« …et François Jacob de faire l’éloge du bricolage contre la tentation gestionnaire inhérente au respect des procédures. Le process naît du conservatisme, mais le fait grandir aussi : « Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère, restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle […]. Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, je n’ai pas moi-même à fournir d’efforts. » Luttons contre les tutelles. Lisons Kant. Lisons Arendt. Lisons ceux qui nous encouragent à penser par nous-mêmes, à développer notre bon sens, à oser affirmer ce que nous pensons tout bas, à être courageux. Pour cela, les managers doivent aider les salariés à dépasser les limitations inhérentes à toute organisation. »
« Les managers préfèrent les contrôles et les process à l’autorité assumée ». Je ne peux que le confirmer. Que ce soit moi ou mes proches : les process rassurent et évitent aux personnes (pourtant « responsables ») d’assumer d’éventuelles prises de risque. Est-ce normal ? Cela ne me le semble pas. Et le courage ? Le livre relate beaucoup cette notion.
La relation directe et le décloisonnement
Je vais ici vous retranscrire un mail, page 67 du livre, qu’Elon Musk (PDG de Tesla) a envoyé aux employés de son entreprise. Ce mail fera prochainement l’objet de commentaires au sein d’un autre article.
« Il y a deux écoles de pensée concernant la circulation de l’information dans les entreprises. De loin la plus classique consiste dans une chaîne de commandement qui fait systématiquement transiter les informations par les managers. Le problème de cette approche, c’est que, si elle rehausse le pouvoir des managers, elle ne sert pas l’entreprise. Au lieu de résoudre les problèmes rapidement, les collaborateurs doivent parler à leurs managers qui parlent à leurs managers qui parlent au manager d’un autre département. C’est alors que l’information doit revenir dans le sens inverse. C’est vraiment stupide. N’importe quel manager qui autorise ça ou l’encourage se retrouvera rapidement à travailler ailleurs qu’ici. Ce n’est pas une blague. Chacun chez Tesla peut et doit envoyer un e-mail ou parler à n’importe qui s’il considère que c’est la façon la plus rapide de résoudre un problème. Vous avez le droit de parler au manager de votre manager sans permission, vous pouvez parler à un vice-président dans un autre département, vous pouvez me parler, vous pouvez parler à n’importe qui sans autorisation. Vous devez même vous considérer obligé de le faire tant que le problème n’a pas été résolu. Il ne s’agit pas de bavarder au hasard mais de nous assurer d’une exécution ultrarapide et correcte. Nous ne pouvons pas concurrencer les plus grands industriels de l’automobile par notre taille. Nous devons donc le faire par l’intelligence et l’agilité.
Dernier point. Les managers doivent travailler dur pour s’assurer qu’ils ne construisent pas des silos, des clivages, à l’intérieur de l’entreprise qui vont générer une mentalité de l’ « eux contre nous » ou entraver la communication interne. C’est malheureusement une tendance naturelle et nous devons la combattre. Comment serait-il possible que cela aide Tesla d’ériger des barrières et que certains envisagent un succès qui ne serait pas collectif ? Nous sommes tous dans le même bateau. Considérez toujours que vous travaillez pour le bien de l’entreprise et jamais pour votre département. Merci. Elon ».
Des mots, des notions, des citations, des conseils
Être synthétique pour « La comédie (in)humaine » n’est pas simple tant il y a des choses à mettre en exergue. « Les grands artistes pourraient nous faire rire en nous faisant réfléchir à la comédie managériale qui est en train de se jouer » nous dit-on en préambule. C’est vrai et la série « Caméra café » nous faisait déjà rire sur les profils en entreprise. Pour les autres, qui va se mouiller ? Si nous pouvons en rire, des personnes s’abîment et c’est là le drame d’une comédie qui se joue. Si certains aiment être emmitouflés la tasse de café à la main, d’autres ont besoin de travail et de résultats. Ils ont aussi besoin de pouvoir concrétiser leurs actions qui perd du sens quand tout devient trop compliqué. Exemple avec ce passage qui relate le besoin de matérialisation de nos actions avec Heidegger :
« Le monde de la technique, un monde ou l’individu aliéné par la technique se perd ; un monde où moyens et fins se confondent. […] Dans la majorité des cas, ces contraintes les éloignent de la véritable nature de leur travail. L’entreprise parle d’ailleurs de plus en plus de « fonctions » et de moins en moins de « métiers ». Ce n’est pas un hasard si la description des fonctions reste obscure : c’est parce qu’elles obéissent à une technicité tellement spécialisée qu’elles finissent par ne plus avoir de sens »…rappelons qu’il est né en 1889 et mort en 1976 ! Sa vision du travail est encore très actuelle.
Ce passage peut être complété avec Hegel : « Hegel nous enjoint de comprendre les hommes, des hommes qui veulent voir l’effet de ce qu’ils font. De nombreux dirigeants d’entreprise nous disent : les jeunes veulent avoir un impact. Derrière cette formulation langagière hasardeuse se cache une grande idée : le travail doit façonner le monde et l’individu. Dans vos entreprises, dirigeants et managers, ôtez tout ce qui n’est pas indispensable au cœur de métier de vos salariés. Considérez-les comme des artisans et non comme des robots. Les robots n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Laissons-leur le travail automatisable. Utilisez l’intelligence humaine pour ce qu’elle est : sa capacité à mettre en œuvre un projet pour transformer la réalité. Ne croyez pas que cette injonction soit réservée aux ultra-diplômés. Une femme de ménage peut avoir plus facilement conscience de son travail qu’un administratif. »
La fin du livre expose quinze propositions pour être plus efficace en entreprise. Je vous invite à suivre ces conseils. Je tâcherai également de m’en souvenir. Je vous en donne trois et pour les autres, il y a le livre :
Ne pas considérer les fonctions managériales comme des promotions mais comme des compétences.
Réduire les présentations PowerPoint et les slides.
Rendre les intitulés de poste compréhensibles.
Si je reviendrai sur cet ouvrage, et plus amplement sur le management mis en parallèle avec mes observations et expériences, je vous laisse sur ma prise de notes et quelques citations. J’ai aussi usé de mes stabilos, comme vous avez pu le voir avec quelques captures.
« La tempérance est une vertu cardinale » / « Percevoir ce pourquoi nous travaillons et en mesurer les résultats » / « C’est quand le sens est absent et quand l’amour du travail bien fait s’érode que les entreprises (et institutions publiques) se perdent en objectifs multiples et insignifiants et mobilisent maladroitement des dérivatifs comme le jeu et le bonheur » / « Une forte culture d’entreprise est nécessaire pour réguler l’autonomie » / « Seule la simplicité d’une organisation laisse s’épanouir l’autonomie ».
Message de Max Weber :
« Dans un monde où la réalité humaine semble toujours plus subordonnée à la rationalité technicienne et dans lequel la « gestion des compétences » et la « définition de fonctions » tendent à écraser les singularités personnelles, les dirigeants doivent construire leur autorité sur leur compréhension personnelle des situations, des êtres qu’ils encadrent et sur le courage de décider malgré le cours imprévisible des événements ».
P.101, trois types d’autorité :
– Autorité fondée sur le respect des fondations de l’entreprise et des anciens.
– Autorité reposant sur le pouvoir lié à la supériorité hiérarchique et le respect des procédures connues de tous.
– Autorité charismatique fondée sur le rayonnement impactant d’une personnalité.
En entreprise, l’autorité traditionnelle est de moins en moins acceptée. (« Domination charismatique »).
(1)*Auguste Comte, né Isidore Marie Auguste François Xavier Comte le 19 janvier 1798 à Montpellier et mort le 5 septembre 1857 à Paris, est un philosophe français, fondateur du positivisme. Polytechnicien, son intérêt profond pour l’enseignement constitue le fil rouge de sa carrière.
(2) Assujettissement : état de dépendance et de soumission (définition Larousse).
A lire aussi : « l’entreprise à l’écoute » de Michel Crozier (Sociologue).
Michel Vaujour, grand nom du banditisme, se livre en 528 pages sur son parcours. Ses erreurs, ses colères, la prison, l’évasion puis la reconstruction sont au cœur de ce livre publié en novembre 2018 aux éditions XO. En remettant un pied dans le passé, il retrace les raisons qui font qu’un homme dérive. Il revient aussi sur ses forces et sur Jamila, la femme qui l’aidera à reprendre sa liberté. Celle des murs et celle d’une sérénité trouvée.
Michel Vaujour, outre ses multiples échappées de structures pénitentiaires relatées par les médias, s’est fait connaître du grand public en 2005 avec la publication de son premier livre « Ma plus belle évasion ». Il y retrace son évasion spectaculaire de la prison de la santé en 1986. C’est ensuite au sein d’un documentaire, réalisé par Fabienne Godet, que l’homme se dévoilera vraiment. Diffusé en 2009, ce dernier donne la parole à cet homme qui, cigarette sur cigarette, revient sur sa vie et sur la prison. J’ai pu découvrir ce film, qui fait l’objet d’un article sur ce blog, et j’ai été très touchée par cet homme. Si je n’admire par ses déboires, je peux dire, comme l’a fait le journaliste Christophe Hondelatte, que j’admire sa force mentale et sa ténacité.
Une enfance sans re(pere)s
C’est une litanie classique, mais pourtant si juste : Michel Vaujour a été traumatisé par son enfance. Il n’a que 4 ans lorsque ses parents le laissent chez une tante, pour le reprendre 4 ans plus tard lorsque cette dernière ne survit pas à un cancer. S’il ne s’étend pas beaucoup sur ses relations familiales, on comprend vite qu’il vient d’un milieu pauvre avec un père violent. Malgré des capacités scolaires révélées par de bons résultats, Michel désertera très vite l’école pour faire des petits boulots, et abandonner à son tour le « nid » familial.
Voitures « empruntées » et premières peines
À 19 ans, cet ouvrier d’usine vit avec une femme dit « Babeth » et ensemble ils ont une petite fille, Célia. Le couple bat rapidement de l’aile dans une France isolée où pour des jeunes sans permis ni véhicule la routine s’installe vite. Michel décide alors « d’emprunter » des voitures. Il les conduit la nuit, pour toujours les remettre à leur place à la fin d’une soirée ou au levé du jour. Un matin il ne se réveille pas et la police sonne à sa porte. Sans suis la prison et une peine : 30 mois de réclusion avec interdiction de séjourner dans 21 départements. Face à cette injustice, l’homme arrêté fait aussi face à l’abandon de sa conjointe. Seul, la colère monte. Par la suite, Michel Vaujour s’évadera, commettra de multiples braquages pour repasser encore et toujours par la case prison.
Une relation épistolaire soutenue
Miche Vaujour est connu pour s’être évadé en 1986 de la prison de la santé en hélicoptère. Nadine, son ex-compagne, est alors aux commandes. Les médias s’empareront de ce fait d’actualité qui défraie alors la chronique. Une histoire d’amour au-delà des peines. Quelques années plus tard, une autre femme prendra des cours de pilotage pour libérer son homme. Il s’agira ici de Jamila, jeune étudiante en droit venue un jour interroger Michel Vaujour en prison dans le cadre de ses études. Condamné à 27 ans d’enfermement, dont de nombreuses années en QHS (Quartier de Haute sécurité), ce dernier attise la curiosité de cette future Juriste. Sans suivra une correspondance enflammée et soutenue. Un amour naquit et des projets, malgré les conditions de détention difficiles et les peines affligées. Jusqu’au bout ils se battront pour libérer Michel, dispositions légales ou non. Cette femme sera même incarcérée 7 ans pour avoir participé à une tentative d’évasion, en hélicoptère également. Après des années sans se voir, c’est à sa sortie de prison à elle qu’ils se marieront et se verront lors des visites autorisées.
Un livre qui met en relief les forces mentales de son auteur
Si l’abandon ne détruit pas toujours, il abîme. Michel Vaujour en gardera des traces une bonne partie de sa vie, exprimée par des colères et des rebellions. Ce livre est un pavé, et ce pavé, comme une longue lettre, commente par son propre auteur les années d’une vie d’un homme enfermé. Enfermé entre des murs et dans un mal-être profond.
L’écriture est authentique et rend la lecture fluide et entraînante. Si sur la forme il est agréable à lire, le fond est palpitant. On s’accroche à son récit en se demandant comment il se sortira de ses vieux démons et de ses incarcérations. Cet homme, ayant vécu des humiliations répétées, n’a jamais plié et ne s’est jamais découragé de vivre libre. À chaque préparation d’évasion, la confiance qu’il se porte et ses élans d’optimisme le rendent très attachant. Pour autant, si par bien des moments il dresse aussi ses désespoirs, ses échanges de lettres avec Jamila le feront tenir. Au fil des pages, on se demande quel aurait été son avenir sans elle. On se demande également s’il revoit ses enfants (1 de Babeth et 3 de Nadine), dont à aucun moment il ne parle. Ni dans son livre, ni dans le documentaire qui lui sera consacré en 2009.
Un bandit en quête de liberté, un homme en quête de paix intérieure
Si Michel Vaujour n’a eu de cesse de préparer ses évasions, c’est au sein même de sa cellule qu’il entreprendra un cheminement intérieur grâce au Yoga. La pratique régulière de cette activité l’a aidé à s’extraire d’un quotidien difficile. L’une des critiques du livre par la journaliste Corine Chabaud est très juste « sa force mentale laisse pantois. Et son récit, limpide, se dévore ». Je reste moi-même épatée par sa force mentale. Lui qui dans l’ouvrage nous pousse à nous demander quelles sont nos propres murs et nos propres chaines. Si la prison c’est terminée, on sent dans ce livre le poids des années et l’envie d’entreprendre. Entreprendre, il a commencé à le faire en prison à l’aide d’un ordinateur. L’histoire de sa rencontre avec un réalisateur est intéressante et s’il n’a pas toujours eu de la chance, on se dit que de belles rencontres se sont dressées sur son chemin. À vous de le découvrir si vous lisez ce livre.
Ici, pas d’expression empruntée ou de citation à noter, juste des lignes de vie écrites par un homme entier et philosophe. Si les médias recourent certainement à sa reconstruction, ce livre devrait sans nul doute le faire avancer vers plus de sérénité. C’est un gangster qui nous interpelle. Pour autant, gangster il ne l’est plus. Je crois que je reste assez surprise par cet homme qui, tout en étant éraflé, a su emprunter les chemins du courage et de l’abnégation. Michel Vaujour nous laisse, dans les dernières pages, sur un beau jeu de mots. Il note vouloir à sa sortie de prison se concentrer sur ses « faims de vie ». Après s’être interrogé pendant des années sur ses « fins » possibles, il se concentre à présent sur ses envies, dont il pourra à présent profiter. Je termine enfin cet article avec un extrait du livre :
« J’avais déjà connu ce genre de sensation, quand, au bout de bien des efforts, bien des luttes et des sacrifices, on se rend compte que tout cela n’a servi à rien. À rien ? Non, car au fil des efforts et des échecs, on apprend que se retourner sur le passé, sur ses défaites, compromet les chances que porte l’avenir. Alors, quand le cœur dit que nous sommes pleinement dans notre droit, il faut se battre, encore et encore. »
« La Chair interdite », livre paru aux éditions Albin Michel en 2014, a été écrit par Diane Ducret, journaliste et essayiste passionnée d’histoire. Longtemps caché, le sexe féminin est aujourd’hui exposé à travers l’industrie cinématographique et commerciale. L’auteure retrace ici le parcours et la vision de cette partie au demeurant fragile, mais capable d’intimider l’homme le plus savant.
Courbet l’a peint dans son œuvre L’Origine du monde, Ducret le dépeint dans ce livre richement documenté. L’écrivain traite ici du regard porté au sexe féminin à travers les époques. De ses dangers, ses épreuves et ses victoires. Cette partie intime, si discrète, suscite depuis toujours la grande curiosité du sexe opposé. On découvre dans cet ouvrage les supputations d’un appareil génitale masculin enfouis dans nos entrailles, les histoires de médecins explorateurs, les différents mythes autour de cette vulve, la guerre pubiennes entre le magazine Penthouse et Playboy ou encore la marchandisation de la tonte (en seulement 30 ans nous sommes passées d’un jardin sauvage à une pelouse bien entretenue). La mode a infligé à notre sexe de se dévêtir. Plus de poils, c’est sale, c’est moche. L’essai est entrainant, agrémenté d’anecdotes historiques et d’intertitres humoristiques. L’évocation des hommes et des femmes ayant étudiés l’anatomie féminine et contribués aux avancées médicales contrebalancent les passages du livre qui décrivent les mutilations infligées.
G comme Gräfenberg
L’une des nombreuses histoires que j’ai aimée est celle du point G et surtout du nom de son auteur. La science de l’orgasme et d’une zone bien particulière source du meilleur des plaisirs est-elle probante ? L’un des nombreux médecins à avoir approfondi la question est le gynécologue allemand Ernst Gräfenberg. En 1950, dans « The role of urethra in female orgasm », le praticien explore l’urètre comme étant à l’origine de l’orgasme féminin, le point culminent se trouverait sur « la paroi antérieure du vagin, le long de l’urètre ».
L’homme donnant la première lettre de son nom à cette zone érogène accordera beaucoup d’importance à l’écoute de ses patientes. En ayant à l’esprit qu’il y a chez chaque être une individualité à explorer, il n’aura de cesse d’étudier le désir et le plaisir sexuel chez les femmes à travers leurs épanchements. Gräfenberg démontre également que le désir diffère chez chaque femme. Il rétorquera même à l’une de ses patientes: « Voyez-vous, personne n’est normal, ce mot ne devrait pas être appliqué aux êtres humains. Chacun de nous vivant aujourd’hui est une personne individuelle, différente de toute autre personne avant lui. Chacun de nous est une variation d’un thème, un thème nommé humanité. » Pour lui, tout comme le médecin de Marilyn Monroe le Docteur Greenson, l’attention portée aux femmes est aussi importante que ce point « G ». Au risque de vous déplaire messieurs, nous avons besoin d’écoute avant de passer à l’acte !
« Ce que les dissections n’avaient pu découvrir, l’écoute l’a trouvé. Mais peut-être la chair interdite d’une femme en pièces ne vaut-elle pas celle d’une femme en vie, et le scalpel de la dissection ne vaut-il par l’approche de Gräfenberg, fondée sur les confidences de ses patientes. » Diane Ducret
Vers le chemin du soulagement
J’ai été amusée de découvrir que les travaux du célèbre Pavlov, prix nobel de médecine connu pour son étude de conditionnement des réflexes chez le chien, a servi au neuropsychiatre Velvoski et à l’accoucheur Nicolaiev, pour diminuer les douleurs lors d’un accouchement. S’il semble normal aujourd’hui de soulager une femme, cela n’a pas été le cas pendant des décennies. Un siècle après les prouesses de Louise Bourgeois (qui a accouché Marie de Médicis en 1601), Angélique du Coudray a arpenter les villes et villages de France pour soulager des femmes en souffrance. Elle découvrira lors de ses voyages des horreurs infligées à des femmes tout « simplement » mutilées et délaissées des médecins de l’époque. Angélique aura alors la mission d’enseigner à des femmes illettrées l’art d’accoucher et de diminuer la douleur. Autre époque, celle de Pie XII qui s’est porté en faveur du soulagement des femmes lors d’un accouchement quand d’autres, à l’image de Jacques Guillemeau, chirurgien au service des rois Charles IX Henri III puis Henri IV, estimait « qu’une femme qui accouche est priée de le faire dans la douleur et sans hurler. » Il est consternant de trouver des femmes, comme Hélène Deutsch, psychanalyste américaine, estimant que l’absence de douleurs briserait le lien entre la mère et son enfant. Pour elle, la douleur apaise « le sentiment de culpabilité et provoque le plaisir ». Je serais curieuse de connaître ses réelles impressions après ses propres accouchements !
Le sexe féminin au cœur des préoccupations masculines
De tout temps, de toute nation, de toute religion, de tout continent…l’entre-jambe des femmes a suscité une curiosité exacerbée et encouragé les pires horreurs en temps de guerre. Femmes mutilées, violées, battues, asservies…et je m’interroge. Ces hommes, qui maltraitent ces parties si précieuses, pourquoi ne respectent-ils pas cet écrin qui leur a permis de naître ? Comme il est rappelé page 311 « la manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol ». En passant par les expatriés de Nankin (1937) à la guerre des Balkans (années 1990), il est parfois insoutenable d’imaginer ce qui est présenté. Ce livre n’est pas facile à lire, âmes sensibles s’abstenir. Elle arrive cependant à ponctuer le tout avec humour grâce à des intertitres tout en finesse et jeux de mots. Cela nous fait oublier des passages pouvant aller jusqu’à donner la nausée. Je pense que l’auteure a eu raison d’axer ses écrits sur les faits plus éprouvants.
Je termine par ce beau passage :
« Pour chacune, la découverte de l’intime passe par la conscience de cette blessure comme de cette élection originelle, qui lui fera faire chaque matin mille choix qu’elle défera le soir même, remettant chaque jour sur l’ouvrage sa difficile liberté. Elle aura tout loisir de s’offrir à d’autres, plus ou moins bien intentionnés, de se contracter sous leurs assauts ou caresses, de s’ouvrir pour porter la vie ou pas, de se sentir béante lorsqu’elle ne pourra la donner malgré un désir viscéral, enfin de refluer et de laisser là ces questionnements de jeunesse qui l’auront taraudée, mais non pas sa difficulté de ressentir. Telle est la vie d’un sexe de femme. »
Je conseille vraiment cet ouvrage, surtout pour les hommes. Il intéressera bien évidemment les femmes, mais il serait bon que certains puissent lire et apprendre de ces récits.
Femme de lettres, Françoise Sagan est née en 1934 et est décédée en 2004. Entre ces années, il y a des romans magnifiques et une femme qui parle aussi bien de l’amour qu’Edith Piaf. C’est « bonjour tristesse », en 1954, qui lancera la carrière de l’auteure.
J’ai commencé ma découverte de Françoise Sagan par la lecture du roman un miroir égaré, paru en 1999. Je me souviens avoir commencé l’histoire ravie. Peuplée de bonnes intuitions. Ce livre allait me plaire. C’est de Françoise Sagan, je pensais donc aux belles formules, aux beaux aphorismes et aux perceptions des choses qu’elle dépeint si bien. Les premières pages m’ont ennuyée. J’imagine alors que le milieu sera surprenant et la fin renversante. Rien, je n’y comprends rien. C’est pire que du Marc Levy. Sybil est trompée par François. François est perdu, mais aime toujours Sybil. Oui et après ? Je ferme ce livre déçue comme jamais. Il faut absolument que j’en lise un nouveau pour passer le mauvais goût et ça tombe bien car deux autres romans du « petit monstre » trônent dans ma bibliothèque.
Je poursuis alors avec un profil perdu, paru en 1974. Je comprends pourquoi tout ce succès ! J’ai probablement dût commencer par un roman en période creuse ou je n’ai peut-être pas cernée tout de suite le style « Sagan ». Toujours est-il, je suis emportée dans ma lecture, impossible de m’arrêter. Là il se passe des choses et les formules sont plus épaisses. Le protagoniste s’interroge, nous questionne également et rencontre d’autres personnages tout aussi curieux. C’est l’histoire d’une femme, Josée. Cette dernière se sépare doucement d’un mari violent et fait la rencontre de Julius A.Cram, un homme riche et puissant. Ce financier va la prendre sous son aile et lui offrir tout ce dont une femme déboussolée et jusqu’alors entretenue a besoin : une dignité. Elle trouve un logement, un travail et des amis. Mais tout cela est orchestré d’une main de maître par cet homme qui paie les factures et trouve un emploi à Josée. Je découvre rapidement qu’elle quitte une vie de femme sous l’emprise d’un homme pour s’asservir à un autre. L’indépendance à un prix qu’elle ne semble pas prête à assumer. Bonjour tristesse. L’amour et ses compromissions. Je quitte Un miroir égaré ou Sybil subit les tromperies de François sans rien dire à Un profil perdu ou Josée ne conçoit pas la vie sans être sous la coupe d’un homme. J’assiste ici à des amours contrariés.
A la fin d’Un profil perdu, je suis émue par Julius A.Cram. J’ai été stupéfaite toute la durée du roman par sa dévotion envers Josée. Son amour incommensurable. Je crois même que c’est cela, aimer quelqu’un. Accepter que l’autre fasse ses expériences tout en continuant de l’aider. C’est beau mais c’est fou. Il croit en cet amour à un tel point qu’à la fin du roman je commence à trouver ce financier déséquilibré. La raison faiblit souvent lorsque l’on s’éprend de quelqu’un. Julias A.Cram réalisera que cet amour est impossible suite à une annonce que lui fera Josée. Ce n’est pas lorsqu’elle lui avoue sa grossesse, comme je le crois. Non, c’est lorsque cette dernière lui annonce son mariage avec Louis, le père de son enfant. Cette confidence l’achève. J’ai pu sentir le grand désespoir de cet homme. Il a formulé d’une manière qui m’a touchée son amour: « depuis que je vous connais, je ne me sens plus seul. J’ai toujours été quelqu’un de très seul, par ma faute, sans doute. Je ne sais pas parler aux gens, je leur fait peur ou je leur déplais. Depuis que je vous connais, je ne m’ennuie plus. » C’est principalement cela l’amour : ne plus se sentir seul. Roland Barthes l’a également justifié par la position d’attente que nous procure cette sensation. Julius A.Cram a effectivement attendu que Josée l’aime et en homme éduqué il a tout fait pour lui plaire. La vie est parfois mal faite car elle n’aimera pas le riche parisien, mais un vétérinaire qui n’aspire qu’à la campagne.
Au-delà de l’histoire, plus complexe que les tromperies d’Un miroir égaré, ce roman nous plonge dans nos propres dépendances et nos propres contradictions. Il nous interroge sur les principes que nous sommes prêts à braver pour poursuivre une histoire d’amour qui peut s’avérer être délicate et infructueuse. Nous connaissons les adages qui nous rappellent à quel point nos émois peuvent nous faire perdre la tête. En bon lecteur, on juge la situation de Sybil comme celle de Josée. Mais en tant que personne, qui sommes-nous ? Jusqu’à quel point sommes-nous disposés à nous soumettre dans l’attente d’une affection particulière de l’être qui nous attire ? Parce que l’on peut tous vaciller, ce roman nous rappelle l’importance de l’indépendance, qu’elle soit financière ou spirituelle. Je suis sortie de cette histoire oppressée, mais reconnaissante envers moi-même de ma propre liberté. Si je mets ces deux lectures en parallèle, c’est pour prouver qu’en amour il y a l’inutile, le temps gâché, et il y a l’essentiel, le temps décuplé.
C’est la grande sincérité de Françoise Sagan qui touche ses lecteurs, ses passionnés et ses détracteurs. Dans un monde de contrôle et de calcul, je constate que les personnalités volubiles et spontanées plaisent toujours. Elle est entière Françoise. Elle est libre Sagan. L’écrivain est surtout brillante et a su mettre en mots nos incertitudes et nos exaltations. Françoise Sagan disait ne pouvoir aimer qu’avec folie, mais existe-t-il une autre manière d’aimer ? L’amour n’est pas qu’une question de sexe et de partenaire. L’amour, c’est tout ce qui peut nous combler. Françoise Sagan avait comme seuls refuges ses romans et ses personnages qui lui ont permis de quitter ce charmant « petit monstre ». Elle pouvait alors tromper sa solitude. Et oublier, comme elle l’exprimait souvent, que l’essentiel est absent.
J’ai relevé une citation de Sagan que je trouve particulièrement intéressante tant elle expose les rencontres qui nous forgent et nos ambitions qui changent au fil du temps. « Quand l’ambition de plaire est remplacée par l’ambition de partager ». Je pense que si chacun en arrive là, un bousculement porteur aurait lieu.
« J’ai toujours pensé qu’il y avait des familles sur la terre et que, en plus de ceux qui partagent votre sang et votre enfance, il y a aussi les familles du hasard, ceux que l’on reconnaît confusément comme étant son parent, son pair, son ami, son amant, comme ayant été injustement séparé de vous pendant des siècles que vous avez peut-être partagés sans vous connaître. Ça n’est pas ce qu’on appelle la famille de l’esprit ni celle des corps, c’est une parenté faite de silences, de regards. De gestes, de rires et de colères retenues, ceux qui se choquent ou s’amusent des mêmes choses que vous. Contrairement à ce qui se dit, ce n’est pas pendant la jeunesse qu’on les rencontre le plus souvent mais plus tard, quand l’ambition de plaire est remplacée par l’ambition de partager »
« Et je danse aussi » est un roman épistolaire écrit par les auteurs Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat. Ce livre, paru en 2015 chez Fleuve éditions et sorti en version Pocket début 2016, est une correspondance entre un écrivain en mal d’inspiration et l’une de ses fidèles lectrices.
Qui, au XXIe siècle, n’a jamais entretenu une correspondance 2.0, si courte soit-elle ? Je fais parti des personnes ayant cette affinité pour l’écriture, donc pour les liens des mots qui se tissent sur la toile. À l’entrée d’une librairie, l’illustration de Raphaëlle Faguer m’a sautée aux yeux, bien qu’elle ne me plaise pas. J’ai saisi ce livre coloré et le nom des deux auteurs sur la couverture m’a surprise. Je me dirige alors vers la quatrième de couverture : c’est l’histoire d’une correspondance. Je fais voler les pages entre mon pouce et mon index et entrevois des échanges entre une Adeline Parmelan et un Pierre-Marie Sotto. Échanges agrémentés de petits dessins. Je considère ce livre comme étant adressé aux adolescents. Pourtant, intriguée j’achète.
Des personnages mystérieux et attachants Tout commence par un colis envoyé à l’adresse de Pierre-Marie Sotto, auteur à succès en panne d’inspiration. Le destinateur est une destinatrice : Adeline Parmelan. Cette femme, qui n’avait pas prévu d’entamer une telle correspondance, engagera toujours avec humour et originalité leurs échanges. À l’image des enfants en bas ages se rapprochant tout naturellement sur un terrain de jeux, les deux personnages vont se livrer au jeu des confidences décomplexées avec un naturel déconcertant. Après seulement 42 jours, ces personnalités que tout oppose deviendront dépendantes de cette relation si particulière. Ce passage, page 154, met en mots l’intensité de leur liaison écrite :
« Mais vous avez raison : quoi qu’il arrive désormais, il ne faudra pas renier ces quelques semaines passées à nous écrire. J’y ai trouvé un grand plaisir, et même plus que ça, ne riez pas : quelque chose qui ressemble au sentiment amoureux. Vous savez : votre vie va son train, vous êtes dans une somnolence du corps et du cœur, et puis soudain quelqu’un apparaît et vous apporte la révolution. Vous n’êtes plus qu’impatience : je vais la revoir, elle va m’appeler, elle va m’écrire. Ça occupe tout votre esprit. Et comme l’autre vous aime en retour, vous êtes dans cette fièvre, dans cette fête. »
Quand un colis suspect crée l’échange Comment entrons-nous en relation avec les autres ? D’un simple ajout Facebook à une question anodine, les vraies raisons d’une mise en relation ne sont pas toujours explicites. Et pourtant. Le colis, au cœur de l’histoire, se fera oublier le temps de quelques pages pour laisser le temps aux personnages de se livrer avant la prise en considération de ce qui a entraîné cette relation épistolaire. Nous suivrons les méandres de cet écrivain, Pierre-Marie Sotto, définissant son manque d’inspiration comme une « pétole », absence de vent pour les marins. Mais alors qu’il est dans une mer trop calme pour avancer, il va voir ses voiles se gonfler et l’amener vers un nouvel horizon surprenant. Avec la découverte d’une personnalité spontanée et attachante, il va découvrir une plume. Leur liaison littéraire va durer grâce à cette légèreté saupoudrée de profondeur lorsque cette dernière évoque son passé difficile et ses passages à vide. Comment mettre en humour les événements les plus noirs de nos existences ? C’est ce qu’illustre ce roman. Lire la suite →
Changer d’altitude est un livre de Bertrand Piccard paru aux éditions Stock en 2014. L’auteur, médecin psychiatre et aéronaute suisse, y expose les clés pour une vie plus apaisante et plus stimulante. Il nous invite également à nous détacher de nos certitudes qui nous ferment aux éventualités constructives.
Cette lecture est née d’une rencontre, celle de Thibaud, un élève de la promotion bachelor 2015 à Sciencescom. C’est lors d’un dîner chez ce dernier que j’ai saisi ce livre bien à sa place dans le dérangement ordonné de ce jeune homme de 23 ans. « Changer d’altitude », du bleu sur fond blanc. Thibaud me parle alors de l’auteur et de son admiration pour ce dernier. Je découvre effectivement un homme qui ne ressemble pas aux autres. Brillant. Fils de l’océanographe Jacques Piccard et petit fils du physicien Auguste Piccard, ce sportif aimant les challenges est le premier homme, avec son coéquipier Brian Jones, à avoir fait le tour du monde en ballon, le Breitling Orbiter 3, en 1999.
Quelques solutions pour mieux vivre sa vie Ma première impression était assez froide. N’aimant pas les lectures « bien-être », j’ai mis du temps à ouvrir ce livre que j’avais pourtant emprunté depuis plusieurs mois. Puis, le parcours de cet homme m’a incité à entreprendre cette lecture. Je terminais alors un ouvrage de Michel Baroin, autre figure masculine que j’ai découvert et appréciée. Des hommes qui vont vers l’avant et qui ne cessent jamais de travailler pour faire toujours mieux. Des hommes qui ne considèrent rien comme acquis.
La relation à soi et aux autres Les 298 pages du livre nous aident à comprendre pourquoi certains freins sont handicapants et nous invitent à les dépasser, tout du moins à les surmonter. Suivons-nous nos aspirations ou contentons nous de répondre à la norme ? Les pressions de notre environnement ne nous détournent-elles pas de nos envies ? Pouvons-nous nous en affranchir ? Quand un ouvrage m’interpelle, c’est qu’il soulève chez moi bien des questions, et c’est le cas ici. « Qui que nous soyons, avec notre chemin et nos aspirations, notre potentiel et nos handicaps, nous devrions au moins pouvoir nous dire une chose : « J’ai tout fait pour avoir une vie à la fois intéressante et utile. » » J’ai relevé ce passage à la fin du livre. Trop jeune pour pouvoir y répondre, elle me permet de l’appréhender.
« Il n’y a pas de performance et efficacité, de véritable capacité de décision et d’action sans la liberté d’abandonner ses convictions, de raisonner en dehors de tout ce que nous avons appris, de tout ce qui nous a conditionné à être ce que nous sommes. »
Se servir des expériences de chacun pour avancer Si le médecin psychiatre est resté prudent vis-à-vis des attitudes à suivre et de ses visions subjectives, ses propos me parlent. Je réalise à travers ses expériences que j’ai déjà conscience de la plupart de ses témoignages. J’ai par exemple pensé à la citation de Françoise Sagan, « quand on est mal parti, il faut essayer de continuer », lorsque j’ai lu ce passage sur les échecs : « un échec n’est un échec qu’à partir du moment ou l’on abandonne. Si l’on continu d’essayer, cela s’appelle une expérience, une preuve de persévérance, une étape pour atteindre le succès ». D’un caractère assez tenace, je ne peux qu’être en accord avec cet état d’esprit.
L’ouverture comme tremplin
A plusieurs reprises, Bertrand Piccard met en avant tout le bénéfice qu’apporte le détachement et l’émancipation des jugements de notre entourage. Avec cela, il pointe également le doigt sur toutes ces certitudes qui nous entourent. Il rejoint ma pensé lorsqu’il évoque la liberté ainsi : « la liberté, la vraie, ne consiste pas à pouvoir tout faire, mais à pouvoir tout penser. A penser dans toutes les directions et à tous les niveaux à la fois, sans restriction. »
– Si tu cherches la vérité, tu dois posséder une qualité plus essentielle que toutes les autres.
– Je sais. Une irrésistible passion pour la vérité.
– Non. La volonté d’admettre en tout temps que tu as peut-être tort.
Anthony de Mello, philosophe
Hérétique : revendiquer le droit de choisir De cette liberté évoquée par l’auteur découlela facilité à prendre en main son destin avec plus de conscience. L’éducation joue un rôle très important et à tout point de vue. Je suis entièrement d’accord avec le médecin psychiatre qui évoque le fait que notre éducation nous contraint à apprendre « quoi penser » plutôt que « comment penser ». Ayant eu des difficultés scolaire, ayant surtout eu des difficultés avec un système qui ne s’adapte pas aux élèves plus lents, mais pas moins intelligents, j’ai souffert du manque de concret dans mes apprentissages. En revanche, ma curiosité et mon sens critique m’aident à dépasser ces difficultés. « Les dogmes éducatifs, moraux et autres sont des boulets à traîner, des handicaps émotionnels pour la vie entière ». Vous comprendrez à présent pourquoi ces maux font écho aux miens.
« Il ne faut rien garder par habitude ou par automatisme, il ne faut rien conserver sans avoir au préalable envisagé de nous en débarrasser. »
La théorie et l’expérience J’ai beaucoup appris en lisant la partie sur l’hypnose et la dissociation de soi, la notion de synchronicité, aussi appelée « coïncidence signifiante », la « métacommunication », la culture des différences,..etc. De nombreux passages du livre m’ont fait lever la tête et m’ont laissés songeuse. Je vais ici vous en présenter quelques-uns et finir en vous conseillant vivement cette lecture.
« Quelqu’un ne peut-être pleinement moral que s’il a eu l’occasion d’être immoral et qu’il a choisi sa voie. Tout le reste n’est que théorie bien pensant et bien intentionnée mais découplée de la réalité de la vie. »
« Il faut envisager de penser l’inverse de ce que l’on a appris à penser et à faire. »
« Les désaccords peuvent faire peur alors que les similitudes rassurent. »
« Il y a autant de réalités différentes que d’individus. »
« On communique véritablement quand on partage des expériences personnelles, pas quand on transmet des informations. »
« Tout ce que nous développons comme bonheur personne, familial, matériel, dépend de l’extérieur et sera tributaire des vents de la vie. Ils apparaîtront et disparaîtront au grès des rafales. Il n’y a que les qualités intérieurs de conscience, de bonté et de sagesse qui peuvent devenir permanentes et indépendantes des circonstances. Tout le reste peut nous être enlevé à n’importe quel moment. »
Cet été, je redécouvre une lecture passée. C’est en rangeant des affaires chez mes parents que je me suis penchée sur des livres, au fond d’un carton. J’ai survolé des couvertures et je me suis arrêtée sur l’une d’elles : Je ne suis pas celle que je suis, de Chahdortt Djavann. Je ne me souvenais absolument plus de l’histoire, mais il me revenait à l’esprit le plaisir que j’avais eu à le lire. Étrange.
Je me suis alors replongée dans ces pages. Ici, la narratrice met en parallèle deux histoires de femmes avec un même prénom : Donya. Il y a la Donya qui suit une psychanalyse à Paris, tentant de comprendre son passé en Iran. Et il y a l’autre Donya, qui vit à Bandar Abbas. Cette dernière est étudiante et souffre de devoir se cacher sous un voile. Elle souffre de cette privation de liberté. De devoir ramper, le soir, pour rejoindre son petit-ami. Elle cherche alors des plans d’émancipation, des plans de liberté. Mais c’est une femme entière, et épouser un homme pour quitter son pays, elle n’y arrive pas. J’aime beaucoup le profil de cette dernière. Entière. J’ai partagé son histoire d’amour, la souffrance de son amant assistant à son éloignement. Ce passage, page 225, m’a particulièrement touché :
« Que dire, lorsque la passion, le désir qui vous enflammaient corps et âme à la vue, à la seule pensée de votre amant, se sont éteints à jamais, cédant la place à la tendresse ? Que dire lorsque l’autre brûle encore de désir et, pour cela même, vous hait de l’abandonner ? »
Bien qu’il y ait une impossibilité de passer de l’amour à la haine après des étreintes et des sentiments, il y a une souffrance telle qu’on ne peut s’empêcher de prendre ses distances. Distances amères. Finalement, ces deux-là réussiront à se parler et à entrevoir un avenir sous le signe d’une complicité amicale.
À l’heure où j’écris ces quelques mots, je n’ai pas terminé ma lecture. Ma relecture. En revanche, je peux déjà écrire que c’est un réel plaisir. On devient vite dépendant de ces deux histoires. Certes, je suis déroutée et parfois exaspérée par les problèmes psychiques de la Donya parisienne. Si inconstante, changeante, voir même schizophrène. Elle l’est, d’ailleurs, schizophrène. Enfin je crois, le diagnostic n’est pas posé. Je suis aussi fortement agacée par l’attitude du psychanalyste. Si froid, si distant, ne disant pas un mot. Il parait que c’est le principe. Vous êtes là, assis, et vous parlez. Je peux comprendre qu’au fil des séances elle devienne encore plus perturbée. Il ne lui dit rien. C’est un mur. Comment peut-on guérir sans échange ? J’assiste au désarroi du personnage et ça me met mal à l’aise. Je poursuis tout de même cette lecture. Espérant qu’une s’y retrouve dans ses séances et se guérisse de ses maux qui l’encombrent. Et que l’autre s’émancipe, vive sa vie de femme.
« Face aux archipels du passé, solides et insubmersibles, le présent incertain et précaire perd toute consistance. Le réel ne résiste pas aux reflux de la mémoire. Il faut arriver à un âge mûr pour admettre que rien n’est plus insaisissable que l’existence du présent »
L’une des critiques que j’ai pu consulter évoque le « dérangement ». Je suis plutôt d’accord. Entre les méandres de la jeunesse d’une Iranienne et une réflexion sur le bien-fondé d’une psychothérapie, ces Donya suscitent ma curiosité et il est difficile de fermer le livre. « À 40 ans passés, ce livre est une tentative de vie, comme on fait une tentative de suicide ». Dès le départ, la narratrice nous interpelle. Faire une tentative de vie, est-ce tenter de retrouver goût aux choses simples que le quotidien nous offre ?
Épilogue de Chahdortt Djavann
Certains demanderont pourquoi ce livre et pourquoi maintenant. Effectivement, j’aurais pu attendre mes quatre-vingts ans et mes cheveux blancs pour aborder des sujets si délicats. Mais voyez-vous, j’ai vécu, si je puis dire, une vie bien plus âgé que mon âge. À quatorze ans, j’avais l’âge de mon grand-père ! L’âge de sa mort. Je pourrais faire mien les vers de Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. »
Rien n’était moins probable qu’un exil en France, rien ne me destinait à une vie française. Dans mes fantasmes des après-midi moites d’été, à Téhéran, adolescent, lorsque je lisais les sagas d’Alexandre Dumas, les romans de Victor Hugo, de Balzac, de Tolstoi, de Dostoievski ou de Dickens traduit en persan, un élan de folie, nourri par des heures de lecture, m’emportait : un jour moi aussi je serai écrivain et mes livres seraient traduits et lus dans des pays étrangers. Même dans mes rêves les plus osés, j’étais à mille lieues de m’imaginer écrivain de langue française. La vie et le hasard en ont décidé ainsi. Moi, je n’ai fait que me laisser guider par l’instinct. Je me souviendrai toujours de la nuit où, en 1993, à peine arrivée à Paris, sur le Pont-Neuf, enthousiaste, je m’écriai en persan : « je serai écrivain en français. » « Apprends déjà à parler ; pour les livres, on verra après », répliqua du tac au tac ma voix intérieur, toujours un peu moqueuse.
Ce livre est le premier volume d’une histoire à suivre. Pour l’amour du ciel, qu’on ne vienne pas me demander si cette histoire est la mienne, si tel ou tel épisode a vraiment eu lieu, si j’ai vécu telle ou telle expérience, si le livre est, finalement, autobiographique.
Je ne crois pas à l’autobiographie. Nul ne se voit comme il voit les autres et comme les autres le décrivent et le jugent. En outre, la vérité de la fiction n’est pas celle de la réalité. Flaubert n’était pas plus Madame Bovary que Tolstoi n’était Anna Karénine, mais la phrase de Flaubert « Madame Bovary, c’est moi », possède sa vérité, même irréelle.
Je suis mon personnage et je ne le suis pas. Je ne pourrais être mon héroïne, même si je le désirais, car elle existe dans votre imaginaire, alors que moi, écrivain, j’existe ici-bas, sur terre, parmi vous. Je serai morte depuis longtemps qu’elle sera toujours jeune, toujours là, entre les pages, à rêver son avenir.
Je confesse cependant que certaines de ces expériences me sont familières, mais vous me reconnaîtrez le droit de ne pas dire lesquelles.