Ne me libérez pas, je m’en charge

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« Ne me libérez pas, je m’en charge », est un documentaire diffusé en avril 2009. La réalisatrice, Fabienne GODET, donne la parole à un ancien braqueur fiché au grand banditisme. Pendant 1h47, nous sommes face à un homme s’arrogeant des règles et des codes. Ce film met en exergue ses errances et sur ce qui peut encore faire tenir, quand tout semble perdu.

Sur l’affiche, le visage d’un homme en noir et blanc. Si une partie est apaisée, comme pour prendre le temps de respirer enfin, l’autre semble nous délivrer un message à travers un clin d’œil discret. Ce message c’est : enfin libre.

« On apprend les choses par ce qui nous manque ». Le début de ce documentaire commence par ses propos. J’écoute en toile de fond les paroles de cet évadé multirécidiviste. De cet épris de liberté sans ancrage, « un enfant de rien » comme il le dit lui-même. La fuite en avant de cet homme, ses difficultés et ses échappées, l’ont obligées à se regarder en face et à se questionner sur le sens de sa vie. Ce documentaire, s’il est pauvre visuellement, est riche des paroles pleines de sens de Michel Vaujour. Au-delà des faits pour lesquels il a été jugé, cet ancien évadé a une telle distance sur la vie qu’il jette un jugement serein sur son passé, déclarant que pour lui, « il n’en a pas ». Fils de « fonctionnaires dociles », il aura pris des chemins opposés et a basculé. Les raisons: un cadre familial violente et sans structure. Sa vie en prison, il l’a décrit comme cela: « Tu es seul, seul, seul. Ton humanité se résume au fait qu’un homme t’ouvre la porte et la ferme. Tu n’as que le temps de penser. Penser, penser, penser. Tu ne ressembles plus à ce que tu es. » Cette solitude aura été sa force, et vous le comprendrez au fil du documentaire.

Michel Vaujour

« J’avais repris une liberté qui n’était pas joyeuse, car je ne savais pas aimer ». Le retour à la vie civile, lors de ses cavales, n’était pas forcément source de joie pour cet homme parfois plus enclin aux risques qu’à une vie bien rangée. Même en fuite, le quotidien n’a pas de relief pour que, comme il le dit, « ça en vaille la peine ». Alors Michel Vaujour recommence les délits, comme pour combler un vide et défier la mort ; « ce n’était pas pour l’argent, mais pour l’ivresse et le goût de planifier une action, un braquage. Faire irruption dans un espace et en devenir le maître absolu pendant un temps déterminé.» À la question de Fabienne Godet « avez-vous intégré le fait que vous auriez pu blesser une femme comme votre mère », il répond « non, je ne tuais personne, pour le reste je n’y pensais pas ».

« La justice est une vaste fumisterie pour les pauvres gens ». Michel Vaujour fait partie de ces hommes chez qui la représentation des autres est très abstraite. C’est en cela qu’il s’est bien souvent arrogé des lois et des codes. Cet homme est un homme cassé, aimant ses parents mais ne trouvant pas le sens à sa vie et refusant les injustices qui régissent entre ceux qui n’ont rien et les autres. Si cet ancien gangster assume tout ce qu’il a fait, il ne s’enorgueillit jamais de ses actes. Nous ne sommes pas face à un Mesrine, scandant ses prouesses. Nous sommes face à un homme simple, fumant cigarette sur cigarette, au-dessus d’une toile ciré. Retenu à rien, ne souhaitant pas mettre de vernis sur son histoire et ses actions, sa parole est authentique. Simple, lente et grave. À plusieurs reprises il mentionne « les mentons », « les poulets », avec beaucoup de mépris. Pour autant, et comme la réalisatrice le dit, ces rencontres avec ces forces de l’ordre il les provoquait. Malgré la carapace de cet être à la voix éraillé, je suis touchée par la sincérité de ses propos. Finalement, il a espéré mourir à de nombreuses reprises. Sa vie n’est pas le goût du risque, mais celui de la mort. Comme un suicide déguisé. Et quand la mort ne survient pas car la vie s’attache, les murs servent à attendre le pire. Pour autant, et malgré les souffrances et les difficultés, Michel Vaujour s’en est sortie.

« L’amour, comme remède à l’enfermement ». Si Michel Vaujour a connu l’isolement, cela ne l’aura pas empêché de connaître l’amour. Comme le cite son avocat ; « c’est vrai qu’il y a toujours les mêmes sentiments autour des évasions de Michel Vaujour. De l’amitié, de l’affection et pour certain de l’amour ». Dans le cadre de ses études, une visiteuse de prison, Jamila, tombera amoureuse de Michel Vaujour. C’est en quartier d’isolement qu’elle le rencontrera pour la première fois. À travers cet amour, elle connaîtra également les barreaux qui l’a séparaient au départ de Michel. Elle aussi participera à une tentative d’évasion et ne rechapera pas à la justice.  Jamila écrit dans ses lettres « mon amour, ma brulure », et ces quatre mots en disent long sur les liens qui les unissent et la douleur d’être séparés.

Sans titre

« Un déni d’humanité m’était donné et pour me donner le sens que j’avais besoin, parfois et même souvent, j’entamais un simulacre de pendaison comme ultime issue. Un choix, cette liberté-là. Savoir qu’il y a une fin possible qui m’appartient à moi et que personne ne peut m’enlever. »

Pourquoi regarder ce film ? Pour se mettre face avec un être en déni d’humanité bien souvent, mais libéré pour autant. Libéré par le cheminement de la pensée et de la réflexion. Je reste tout de même étonnée, pour ne pas dire épatée, par cet homme qui ne s’est pas écroulé malgré les épreuves. Un homme qui aujourd’hui a trouvé la paix avec des projets plein la tête.

À la dernière question « quelle trace a laissé cet enfermement », Michel Vaujour répond, les yeux fixés sur le plafond avec un sourire au coin : « l’expérience de la balle dans la tête ». Après 27 ans d’emprisonnement, dont 17 ans en isolement total, 5 évasions, 3 cavales, Michel Vaujour a obtenu 16 ans de remise de peine. Il est libre depuis septembre 2003.

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>> Je vous invite également à lire mon article sur le livre de Michel Vaujour, paru en 2018 aux éditions XO.