Sortie en salle le 9 janvier 2019, la comédie « Les invisibles », réalisée par Louis-Julien Petit, mêle à l’écran comédiennes et femmes de la rue. Filmé dans le nord de la France, ce film/documentaire dresse sans pathos la vie des assistantes-sociales qui tentent d’aider des personnes accueillies par le centre de jour « L’ENVOL ». Le titre est fort, puisqu’il présente les femmes de l’ombre. Celles qui soutiennent et encouragent des femmes en grande précarité.
Je vois passer l’affiche sur mon écran une fois, deux fois, trois fois. Je mets le film en route, puis l’arrête. Une crainte m’anime : celle de tomber dans le misérabilisme et la tentative éplorée d’une prise de conscience. Celles qui me poussent à le regarder sont Corinne Masiero et Audrey Lamy. La première, je l’aime depuis le début. Authentique. Pour Audrey Lamy, j’ai souhaité la voir dans un autre registre en espérant qu’elle me surprenne. C’est peu dire, puisqu’elle est incroyable.
Une comédie sociale sous le signe de l’autodérision
Du début à la fin, ce film nous présente les méandres de femmes qui n’ont pas trouvé leur place. Pour autant, certaines ont fait des études et ont eu un emploi. Elles ont eu une vie « normale », avant de flancher. Pour les aider : une équipe d’assistantes-sociales. Elles sont différentes mais ont le même objectif : pousser chaque personne à trouver du travail et à réaliser quelque chose. Concevoir un CV, se présenter ou encore réparer une machine à laver sont les actions quotidiennes qu’elles mettent en place lors d’ateliers thérapeutiques. Elles sont tellement proches des femmes qu’elles aident, que l’on ne dissocie par très bien qui sont les unes et qui sont les autres. Le trait d’humour d’Angélique, jouée par Déborah Lukumuena, est excellent et anime dès le début ce long-métrage. Les SDF aussi ont de sacrés tempéraments, c’est d’ailleurs la force de cette comédie : traiter un sujet de société avec humour.
Je retiens le mot « personnalité » car les réparties fusent dans un scénario simple qui arrive à nous amuser de situations pourtant dramatiques. L’autodérision règne et on parvient à se dire que oui, on peut vraiment rire de tout.

(Jean-Claude Lother – Elemiah)
Les invisibles : rester digne jusqu’au bout
Pour préserver leur fierté, ces femmes s’inventent des noms de personnages célèbres. Comme pour masquer la peine et mettre du vernis sur une vie chaotique. Lady Di, Brigitte Macron, Dalida, Edith Piaf, Beyoncé, etc. L’autodérision commence là ou certaines scènes nous donnent le sourire quand des anonymes se présentent sous un nom qui fait rêver le temps de le dire. Ces femmes fortes portent à bout de bras des cabas, comme elles portent à bout d’épreuves un quotidien pénible, mais adoucie par les actions d’ENVOL.
On voit ici Audrey s’investir pleinement. Comme lorsqu’elle rappelle le 115 sans discontinuer jusqu’à obtenir des lits. Sa persévérance se poursuit même le week-end lorsqu’elle convit Chantal, interprétée par Adolpha Van Meerhaeghe, à venir participer à un match de foot avec ses amis. Adolpha joue son propre rôle et ce n’est pas la seule. Son personnage a fait de la prison et ne peut s’empêcher de le dire lors d’entretiens d’embauche. À rebours des recommandations d’Angélique et d’Audrey, elle ne pourra s’empêcher de dire sa vérité. Celle d’une femme battue qui a besoin d’assumer pour avancer. Car c’est aussi cela la dignité : savoir regarder son passé, l’affronter et avancer en écrivant de nouvelles pages. Chantal nous déride par sa franchise. Une peau rude au grand cœur. La seule femme SDF interprétée par une actrice est Julie, jouée par Sarah Suco. J’ai été agréablement surprise car j’aime beaucoup cette actrice qui sait à chaque fois incarner avec justesse ses personnages. Elle se mêle délicatement dans ce groupe et interprète une jeune fille pommée qui peine à s’en sortir.

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Des aidantes et des aidées qui se battent comme elles le peuvent
J’ai pu lire cette critique : « Avec l’humour comme arme contre la misère, Les invisibles est avant tout un film de combattantes dans lequel la lutte est plus importante que l’objectif quasi utopique à atteindre ». Il est vrai que le personnage d’Audrey m’épate. La fonction qu’elle illustre ne peut se dégager d’une vie personnelle. Vie laissée de côté pour aller au bout d’une mission qui n’en a pas : augmenter le nombre de réadaptation et donc l’indépendance pour des femmes mises aux bancs cloutés de la société.
Certaines assistantes sociales peinent également dans leur vie privée. C’est le cas de Hélène, jouée par Noémie Lvovsky. Cette femme issue de la classe moyenne privilégiée fuit un mariage qui s’effrite. Ce qu’elle porte à bout de bras ? Son dénis. Le projecteur est donc également tourné vers les préoccupations des bénévoles qui aident les autres pour se sauver du cahot quotidien dans lequel elles vivent.
Telles des secondes mères, elles finiront illégalement par accueillir la nuit, dans le foyer de jour, ces femmes isolées. Elles se feront maladroitement trahir par l’une d’elle. La fin du film nous montre leur exclusion par des CRS. Une à une, ces femmes quittent l’ENVOL sur des matelas. Comme un long tapis déroulé jusqu’aux portes d’un bus, elles s’en vont. La beauté de cette dernière scène ne nous fera pas tirer les larmes. La musique est joyeuse et ces femmes ont la tête haute. Les sourires sont bien présents et ont sent que la lutte va se poursuivre. J’ai bien souvent pensé au film « Police », réalisé par Maïwenn. Des aidantes et des aidées qui se battent comme elles le peuvent.

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C’est l’histoire d’un mec…
J’écoutais en parallèle de cet article Audrey Lamy sur France Inter, dans l’émission « Boomerang ». Augustin Trapenard lui a fait remarquer qu’on entend peu la parole des personnalités médiatisées pour dénoncer un faussé qui se creuse, tout du moins qui ne faiblit pas. Car il ne suffit pas d’en parler pour s’engager. Il faut le crier, il faut le répéter et en faire sa révolte. Il faut emporter les gens avec soit, comme le faisait Coluche en son temps. Je me questionne, tout comme le chroniqueur, sur le manque de courage de nos stars du moment. Certes elles peuvent se montrer aux enfoirés, mais ce n’est pas cela se battre et dénoncer. J’aimerais retrouver un humoriste comme Michel Colucci, qui osait dire ceci aux micros d’une radio nationale en 1981 : « On est dans la merde en France. C’est-à-dire que moi personnellement ça va, j’ai gagné du pognon et j’le dit tout l’temps j’en ai rien à foutre, je vais m’tirer, mais pour ceux qui sont obligés de rester c’est l’bordel. C’est vraiment pas bien. Y-a une pyramide sociale où Y-a un mec qui est en haut tout seul, Giscard, vous m’direz Y-a du vent la haut car Y-a beaucoup d’mecs qui veulent sa place. Et plus on descend plus on est nombreux. Et quand on arrive en bas on est vraiment dans la merde. Et moi c’que j’voudrais, c’est qu’on remue la merde et que l’odeur monte jusqu’au nez de ceux qui dirigent et qu’au lieu d’être tournés vers l’intérieur soient tournés vers l’extérieur, qu’ils se disent « tient qu’est-ce qu’il y a qu’est-ce qu’il se passe, ah oui on leur prend tout leur pognon ». ».

Ce film nous montre la ténacité et la force. C’est pour moi un film sur la dignité, sur l’espoir et l’entraide. Il est simple, un peu gris peut-être, mais on s’y attache comme on s’attache aux personnages.
Je constate qu’il y a peu d’hommes, un parti-pris compréhensible, mais ne les oublions pas.
Quelques critiques et l’ITW de Audrey Lamy dans Boomerang : https://www.telerama.fr/cinema/films/les-invisibles,n5831838.php
https://www.avoir-alire.com/les-invisibles-la-critique-du-film >> https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-08-janvier-2019
Et bien merci pour cette piqûre de rappel. Je voulais aller le voir au cinéma quand il était en salle et j’avais fini par le louper.
Une séance de rattrapage s’impose !