C’est en juillet 2026 que je découvre le film d’Alice Vial, après l’avoir épinglé de longs mois à mes favoris.
Sorti en salles en décembre 2025, la scénariste, actrice et réalisatrice nous embarque dans un univers aussi fascinant pour les uns, que dérangeant pour les autres. Tourné au Havre, le long-métrage nous fait découvrir le quotidien d’une femme médecin en soins palliatifs, qui jongle à la frontière du vivant et de l’invisible.
À 40 ans, Elsa voit son quotidien rythmé par son travail à l’hôpital et ses gardes. Elle vit dans une ville ici ternie par un filtre sombre, mais qui embaume l’atmosphère du film. La mélancolie de la cité portuaire colle parfaitement au scénario. Et pourtant, tout comme le Havre, le film réserve de très belles surprises. La première scène, notamment, est suffisamment forte pour m’avoir fait comprendre pourquoi j’avais remis ma séance de cinéma à plus tard. Elsa, interprétée par la superbe Magalie Lépine Blondeau, est présentée à ses beaux-parents. Le tableau semble d’abord parfaitement ordinaire. Puis une adolescence s’invite soudainement dans la pièce. Je perçois l’embarras d’Elsa, qui semble ne plus parvenir à suivre les échanges. Quelque chose cloche. Et puis je comprends : la jeune femme qui vient d’apparaître, qui parle et participe à la conversation, n’est visible et audible que par sa possible belle-sœur.
Elsa s’isole alors rapidement dans une pièce. Cherche une bougie, demande du sel, puis pose rapidement quelques questions en face à face. Il n’en faut pas davantage pour comprendre qu’elle possède un don bien particulier. Cette passeuse d’âme entreprend de faire monter la jeune femme dans l’au-delà, en cherchant ce qu’elle n’aurait pas dit avant de pouvoir partir pour de bon. Cette dernière tient à dire qu’elle souhaitait réellement partir, plutôt que de subir la maladie. Les parents écoutent entre deux portes. Puis vient la brosse à dent. Ce détail si concret bouscule tout le monde. Elle demande à ses parents de la jeter, que ça ne sert plus à rien. Rien ne retient un absent, pas même un bout de plastique. Il fallait qu’elle le dise, pour rassurer ses proches et entamer le grand voyage en paix.
La brosse à dents aura raison de mes premières larmes…moi qui conserve les objets de mes absents, comme pour penser qu’ils seront toujours en sécurité s’ils veulent un jour les récupérer. C’est fou n’est-ce pas ? C’est sans doute ce brin d’incongru chez moi qui m’a fait tant aimé ce que j’ai vu.
Surpris par ce don, son partenaire mettra fin à cette relation, trop dérangé par les pouvoirs mystiques de sa finalement mal-aimée. Plongeant l’éconduite dans une solitude lui semblant plus protectrice.

Ne jamais renoncer à la tendresse
Très investie dans son travail, on comprend dès le début du film, lorsqu’elle échange avec sa patiente « Mimi », interprétée par Anne Benoît, que la vie sociale d’Elsa se limite à son travail. Uniquement à ses patients. Qu’elle s’est surtout privée de s’ouvrir aux autres, par peur du jugement que l’on pourrait porter sur elle. Par crainte de l’abandon. Je suis très touchée par son échange avec cette Mimi qui lui enjoint de vivre pleinement. Notamment par cette phrase :
« Promettez moi de ne jamais renoncer à la tendresse. »
Ce qui déroute ici, c’est la vie dans laquelle s’est enfermée de cette quadragénaire. Plus de parents, pas d’amis, ni de hobbies… Quand elle ne porte pas de blouse, elle rentre chez elle dans la nuit. Où elle fait monter les âmes qu’elle croise ici et là. Je suis aussi touchée lorsqu’un homme, venant de décéder, semble perdu dans son service. Sa collègue lui propose d’aller prendre un verre, mais Elsa a une toute autre mission à accueillir…une fois de plus elle se prive du vivant pour guider les âmes errantes.

On ne choisit pas son âme sœur
C’est dans cet isolement qu’un soir, alors qu’elle vient d’être percutée à scooter, Elsa rencontre Oscar. Avec une intelligence fine et une répartie épatante, Jonathan Cohen interprète à merveille ce personnage qui lui colle si bien à la peau. Il parvient à donner le change et à nous faire rire autant qu’à nous émouvoir. L’acteur de La Flamme conserve sa marque de fabrique, tout en jouant à merveille ce rôle.
Il y a donc Oscar. Cette rencontre. Et ce lien qu’Elsa ne veut pas immédiatement couper, tant ce musicien à la gaieté d’enfant l’émeut. C’est probablement aussi l’injustice d’une situation absurde qui les rapproche. Au moment même où Oscar commençait à réussir sa vie de musicien, il se retrouve au mauvais endroit… mais finalement au bon moment. Tous deux semblent alors avoir trouvé leur âme sœur. Ils sont beaux et on capte dans leur regard que la magie opère. La soignante et passeuse d’âme se dit sans doute qu’elle aura des choses à raconter à sa chère patiente, celle qui lui demandait de vivre pleinement sa vie. Oscar, lui, nous interpelle par sa douceur, par cette façon qu’il a d’être drôle sans jamais perdre sa tendresse.
Même dans une scène de câlins, il parvient une fois de plus à casser le rythme avec cette réplique : « Je te préviens, avec moi, c’est plus à la deuxième ou troisième fois que ça se passe bien… » On ne peut que sourire. Puis vient le lendemain. Ils se quittent, Elsa étant convoquée sans vraiment comprendre encore les conséquences de l’accident.
Mon cœur s’est littéralement arrêté à ce passage. Au vu du titre du film, je me doutais qu’il y aurait un drame. Mais pas comme ça. Et je ne regrette pas de n’avoir lu aucune critique avant la séance. J’y suis pleinement tombée, moi aussi, dans le halo lumineux dans lequel Alice Vial nous entraîne.
Je comprends mieux, alors, le concierge pleurant dans les marches de l’immeuble…
Dans cet entre-deux, le personnage d’Oscar et l’attachement qui se joue entre les deux Havrais nous emportent dans un tempo où le temps semble s’arrêter. Un temps suspendu que seuls le sel et la lueur d’une bougie finiront par faire fondre.

J’ai pris mon courage d’une main… et ma souris de l’autre.
Je ne souhaite pas en dire plus sur la suite de l’histoire. Car c’est justement le fait de ne rien connaître qui surprend. Je connaissais le film de loin et je me doutais qu’une personne mourrait dans ce couple à l’affiche. Comme j’ai mes absents, mes deuils à porter, cela fait quelques années que je ne suis plus friande d’histoires susceptibles de réveiller certaines peines. J’ai donc pris mon courage d’une main… et ma souris de l’autre. Pour être chamboulée tout le long du film, comme je m’en doutais.
Je trouve un grand talent à la réalisatrice, qui sait brillamment jongler entre le drame et le rire. C’est cela, ce film : on pleure les lèvres en coin.
On renifle en riant un peu.
On pense surtout à nos absents.
À nos colères.
À tout ce que l’on aurait aimé leur dire, peut-être.
C’est pour cela que, de mon côté, j’ai été touchée par ce premier long métrage d’Alice Vial. Les plans sont beaux, sobres et forts. Les émotions sont bien traduites, sans jamais trop en faire. Le rythme est juste et la tessiture assez large pour passer d’une émotion à l’autre sans perdre le spectateur en chemin. Les voix sont belles.
Je suis aussi sensible à la qualité de la réalisation qu’au sujet traité. Car derrière cette histoire d’amour à contre-temps, c’est finalement notre propre rapport à l’absence, au deuil et à ce qui demeure après la disparition qui vient nous chercher.
Une rupture qui capte l’attention
Ce qui détonne et fait, pour moi, le succès de cette romance-fiction, c’est son casting. Nous sommes face à une comédienne peu connue et à un mastodonte ! Je me suis même, au départ, interrogée sur ce choix, avant de comprendre tout ce qu’il pouvait susciter. Non seulement chez les aficionados de Jonathan Cohen, qui le découvrent ici dans un nouveau genre, mais aussi dans ce duo qui nous plonge dans un mystère grâce à Magalie Lépine Blondeau. Il y a comme une rupture qui capte l’attention. Et moi, la rupture… j’adore !
Passé ce casting, la ville du Havre apporte à son tour une mélancolie certaine. Elle me rappelle, elle aussi, ce choix de personnages : une rupture entre une ville connue pour son béton armé, parfois perçue comme austère, mais qui réserve de belles surprises derrière ses façades et son architecture (connaissez-vous la Maison de l’Armateur ?).
La poésie plutôt que le pathos
Le sujet grave de la mort et de la séparation d’un être cher est ici traité avec élégance et subtilité. La poésie remplace le pathos. Cette passeuse d’âmes, qui l’est pour ses patients comme pour celles qu’elle croise, nous questionne sur l’après, sur ce qui demeure lorsque la vie s’éteint.
Moi qui ne suis pas férue de romance, je réalise pourtant que c’en est une. Et peut-être même la plus belle qu’il m’ait été donné de voir.
Elsa est dans un deuil blanc. Elle s’attache tout en sachant la fin inévitable de ce beau début d’histoire. Elle aime avec cette connaissance terrible de l’issue, comme si le bonheur portait déjà en lui la douleur de sa disparition.
Et si Elsa n’allumait pas la bougie ?
Pour son premier long métrage, je suis épatée par Alice Vial, qui parvient à maintenir en équilibre des sujets de tension tout en offrant à Jonathan Cohen un scénario où il brille plus que jamais. Savait-il qu’un jour, l’un de ses rôles assisterait à son propre enterrement ?
Son personnage nous bouleverse parce que nous sommes face à une voie sans issue. Je me suis pourtant imaginé un autre scénario : celui où Elsa n’allumerait pas la bougie.
Mais cela signifierait alors plonger dans la folie. Ce serait vieillir auprès de cette âme éternellement jeune, chercher chaque jour le sens de son existence et tenter de comprendre la colère d’un départ trop hâtif. Une autre forme de deuil, peut-être, où l’absence ne serait jamais tout à fait une absence.
Cette colère, justement, est remarquablement incarnée par ce jeune homme si sage. Il y a dans son regard quelque chose d’infiniment triste : l’incompréhension de celui qui est parti trop tôt, mais aussi celle de celui qui doit accepter de partir quand il voudrait encore vivre.
Le film est embaumé d’une BO sublime, infiniment onirique. Je l’écoute pour trouver le calme, même si certaines musiques parviennent à faire remonter des émotions parfois tristes. Les notes, le tempo,…Olivier Marguerit, le compositeur, nous propose une brise aussi percutante qu’enveloppante. Une brise qui arrive comme une caresse. J’aime beaucoup Soleil noir.

Malgré tout, Elsa va revivre. Pour de bon, cette fois. Comme si, après avoir accompagné tant d’âmes vers l’au-delà, elle devait enfin retrouver le chemin de la vie. Prouvant, peut-être, que l’amour possède lui aussi quelques super-pouvoirs.
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