On ne voit pas le temps passer

Jean Ferrat chante qu’on ne voit pas le temps passer, « faut-il en pleurer, faut-il en rire », chante-t-il de sa voix que j’aime tant. À nous de le dire.

À l’aube de mes 30 ans, il me prend une envie d’écrire quelques mots. Plus le temps passe et plus je m’allège, même si je ne me départie pas d’une grande sensibilité qui s’accompagne d’un caractère bien trempé. Ce n’est pas un âge, 30 ans, pour faire les bilans. En revanche, je peux penser en arrière et réaliser les belles rencontres et les expériences vécues.

Ma première impression est celle de mes nombreux déplacements. Ces quelques mois à Montréal, ces années à Rennes puis à Nantes, avant de passer par l’Inde du sud. Me viennent en tête les visages de gens rencontrés, puis perdus.

Mes plus beaux souvenirs sont en studio radio. J’aimais préparer les émissions et la rigueur que cela nécessitait. J’aimais réfléchir aux sujets à traiter, aux personnes à convaincre de répondre à nos questions. Les invités à mettre à l’aise et les conducteurs à travailler. Mon équipe – « mes gas’ » – à retrouver le soir en semaine dans ce studio qui sentait la sueur des chroniqueurs. C’était riche. Les podcasts d’une de nos émissions sont encore en ligne et j’inscris sous cet article un bouton cliquable où vous pourrez toutes les retrouver.

J’ai aimé mon BTS. Je me souviens avoir été sérieuse et discrète. J’ai pu ensuite m’épanouir à Nantes, où j’ai beaucoup appris sur moi, sur les autres et sur mon métier.
J’ai aussi en tête ces trois premières années d’expérience professionnelle en Normandie. L’investissement et la non-reconnaissance, mais le travail et la fierté de ma mission accomplie avec les moyens donnés. Les belles rencontres, une fois de plus.

J’ai en tête ce drame du 16 juin 2018. La douleur sans nom qui s’en est suivie.
J’ai en tête la vie qui reprend son cours.

Je pense bien entendu à la rencontre de mon bien-aimé à Paris, un 11 février 2017.

Pour la suite, je ne souhaite que le bonheur et la santé de mes proches. Des années douces et simples. Des libertés à assumer. Des sourires et des rires à communiquer. Des projets à concrétiser, comme une biographie que je co-écrit actuellement et des cours de piano que je souhaite reprendre. Surtout : de belles expériences à vivre, de celles qui font pétiller.

Bon souvenir radio avec Franceinfo

« Les invisibles », une comédie digne de son nom

Sortie en salle le 9 janvier 2019, la comédie « Les invisibles », réalisée par Louis-Julien Petit, mêle à l’écran comédiennes et femmes de la rue. Filmé dans le nord de la France, ce film/documentaire dresse sans pathos la vie des assistantes-sociales qui tentent d’aider des personnes accueillies par le centre de jour « L’ENVOL ». Le titre est fort, puisqu’il présente les femmes de l’ombre. Celles qui soutiennent et encouragent des femmes en grande précarité.

Je vois passer l’affiche sur mon écran une fois, deux fois, trois fois. Je mets le film en route, puis l’arrête. Une crainte m’anime : celle de tomber dans le misérabilisme et la tentative éplorée d’une prise de conscience. Celles qui me poussent à le regarder sont Corinne Masiero et Audrey Lamy. La première, je l’aime depuis le début. Authentique. Pour Audrey Lamy, j’ai souhaité la voir dans un autre registre en espérant qu’elle me surprenne. C’est peu dire, puisqu’elle est incroyable.

Une comédie sociale sous le signe de l’autodérision

Du début à la fin, ce film nous présente les méandres de femmes qui n’ont pas trouvé leur place. Pour autant, certaines ont fait des études et ont eu un emploi. Elles ont eu une vie « normale », avant de flancher. Pour les aider : une équipe d’assistantes-sociales. Elles sont différentes mais ont le même objectif : pousser chaque personne à trouver du travail et à réaliser quelque chose. Concevoir un CV, se présenter ou encore réparer une machine à laver sont les actions quotidiennes qu’elles mettent en place lors d’ateliers thérapeutiques. Elles sont tellement proches des femmes qu’elles aident, que l’on ne dissocie par très bien qui sont les unes et qui sont les autres. Le trait d’humour d’Angélique, jouée par Déborah Luku­muena, est excellent et anime dès le début ce long-métrage. Les SDF aussi ont de sacrés tempéraments, c’est d’ailleurs la force de cette comédie : traiter un sujet de société avec humour.

Je retiens le mot « personnalité » car les réparties fusent dans un scénario simple qui arrive à nous amuser de situations pourtant dramatiques. L’autodérision règne et on parvient à se dire que oui, on peut vraiment rire de tout.

France – 1h42 – Sortie 9 janvier 2019 – 2018 – Réalisateur: Louis-Julien Petit – Scénaristes: Louis-Julien Petit – Marion Doussot – Claire Lajeunie – D’après l’oeuvre de Claire Lajeunie – LEGENDE PHOTO: Corinne Masiero – Audrey Lamy – Déborah Lukumuena – Noémie Lvovsky – AVEC: Audrey Lamy: Audrey – Corinne Masiero: Manu – Noémie Lvovsky: Hélène – Déborah Lukumuena: Angélique.
(Jean-Claude Lother – Elemiah)

Les invisibles : rester digne jusqu’au bout

Pour préserver leur fierté, ces femmes s’inventent des noms de personnages célèbres. Comme pour masquer la peine et mettre du vernis sur une vie chaotique. Lady Di, Brigitte Macron, Dalida, Edith Piaf, Beyoncé, etc. L’autodérision commence là ou certaines scènes nous donnent le sourire quand des anonymes se présentent sous un nom qui fait rêver le temps de le dire. Ces femmes fortes portent à bout de bras des cabas, comme elles portent à bout d’épreuves un quotidien pénible, mais adoucie par les actions d’ENVOL.

On voit ici Audrey s’investir pleinement. Comme lorsqu’elle rappelle le 115 sans discontinuer jusqu’à obtenir des lits. Sa persévérance se poursuit même le week-end lorsqu’elle convit Chantal, interprétée par Adolpha Van Meerhaeghe, à venir participer à un match de foot avec ses amis. Adolpha joue son propre rôle et ce n’est pas la seule. Son personnage a fait de la prison et ne peut s’empêcher de le dire lors d’entretiens d’embauche. À rebours des recommandations d’Angélique et d’Audrey, elle ne pourra s’empêcher de dire sa vérité. Celle d’une femme battue qui a besoin d’assumer pour avancer. Car c’est aussi cela la dignité : savoir regarder son passé, l’affronter et avancer en écrivant de nouvelles pages. Chantal nous déride par sa franchise. Une peau rude au grand cœur.  La seule femme SDF interprétée par une actrice est Julie, jouée par Sarah Suco. J’ai été agréablement surprise car j’aime beaucoup cette actrice qui sait à chaque fois incarner avec justesse ses personnages. Elle se mêle délicatement dans ce groupe et interprète une jeune fille pommée qui peine à s’en sortir.

Audrey Lamy
Copyright JC LOTHER

Des aidantes et des aidées qui se battent comme elles le peuvent

J’ai pu lire cette critique : « Avec l’humour comme arme contre la misère, Les invisibles est avant tout un film de combattantes dans lequel la lutte est plus importante que l’objectif quasi utopique à atteindre ». Il est vrai que le personnage d’Audrey m’épate. La fonction qu’elle illustre ne peut se dégager d’une vie personnelle. Vie laissée de côté pour aller au bout d’une mission qui n’en a pas : augmenter le nombre de réadaptation et donc l’indépendance pour des femmes mises aux bancs cloutés de la société.
Certaines assistantes sociales peinent également dans leur vie privée. C’est le cas de Hélène, jouée par Noémie Lvovsky. Cette femme issue de la classe moyenne privilégiée fuit un mariage qui s’effrite. Ce qu’elle porte à bout de bras ? Son dénis. Le projecteur est donc également tourné vers les préoccupations des bénévoles qui aident les autres pour se sauver du cahot quotidien dans lequel elles vivent.

Telles des secondes mères, elles finiront illégalement par accueillir la nuit, dans le foyer de jour, ces femmes isolées. Elles se feront maladroitement trahir par l’une d’elle. La fin du film nous montre leur exclusion par des CRS. Une à une, ces femmes quittent l’ENVOL sur des matelas. Comme un long tapis déroulé jusqu’aux portes d’un bus, elles s’en vont. La  beauté de cette dernière scène ne nous fera pas tirer les larmes. La musique est  joyeuse et ces femmes ont la tête haute. Les sourires sont bien présents et ont sent que la lutte va se poursuivre. J’ai bien souvent pensé au film « Police », réalisé par Maïwenn. Des aidantes et des aidées qui se battent comme elles le peuvent.

Corinne Masiero
Copyright JC LOTHER

C’est l’histoire d’un mec…

J’écoutais en parallèle de cet article Audrey Lamy sur France Inter, dans l’émission « Boomerang ». Augustin Trapenard lui a fait remarquer qu’on entend peu la parole des personnalités médiatisées pour dénoncer un faussé qui se creuse, tout du moins qui ne faiblit pas. Car il ne suffit pas d’en parler pour s’engager. Il  faut le crier, il faut le répéter et en faire sa révolte. Il faut emporter les gens avec soit, comme le faisait Coluche en son temps. Je me questionne, tout comme le chroniqueur, sur le manque de courage de nos stars du moment. Certes elles peuvent se montrer aux enfoirés, mais ce n’est pas cela se battre et dénoncer. J’aimerais retrouver un humoriste comme Michel Colucci, qui osait dire ceci aux micros d’une radio nationale en 1981 :  « On est dans la merde en France. C’est-à-dire que moi personnellement ça va, j’ai gagné du pognon et  j’le dit tout l’temps j’en ai rien à foutre, je vais m’tirer, mais pour ceux qui sont obligés de rester c’est l’bordel. C’est vraiment pas bien. Y-a une pyramide sociale où Y-a un mec qui est en haut tout seul, Giscard, vous m’direz Y-a du vent la haut car Y-a beaucoup d’mecs qui veulent sa place. Et plus on descend plus on est nombreux. Et quand on arrive en bas on est vraiment dans la merde. Et moi c’que j’voudrais, c’est qu’on remue la merde et que l’odeur monte jusqu’au nez de ceux qui dirigent et qu’au lieu d’être tournés vers l’intérieur soient tournés vers l’extérieur, qu’ils se disent « tient qu’est-ce qu’il y a qu’est-ce qu’il se passe, ah oui on leur prend tout leur pognon ». ».

Coluche

Ce film nous montre la ténacité et la force. C’est pour moi un film sur la dignité, sur l’espoir et l’entraide. Il est simple, un peu gris peut-être, mais on s’y attache comme on s’attache aux personnages.

Je constate qu’il y a peu d’hommes, un parti-pris compréhensible, mais ne les oublions pas.

Quelques critiques et l’ITW de Audrey Lamy dans Boomerang : https://www.telerama.fr/cinema/films/les-invisibles,n5831838.php
https://www.avoir-alire.com/les-invisibles-la-critique-du-film >> https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-08-janvier-2019

Pupille : film lumineux

L’affiche est bleue, accompagnée de couleurs crèmes. Ces couleurs, ce sont celles des comédiens. Une pâleur angélique illustre le film de Jeanne HERRY, qui met en avant ce qu’il advient des enfants nés sous X en France. Le casting est excellent, avec  Sandrine Kiberlain, Élodie Bouchez, Miou-Miou, Gilles Lellouche, Clotilde Mollet ou encore Olivia Côte. Sorti dans les salles en août 2018, c’est en avril 2019 que je le regarde pour la première fois et décide d’en écrire quelques mots.

Pupille est le nom donné aux enfants nés sous X en France. Ce terme, initialement utilisé pour les enfants orphelins de guerre (alors appelés « pupilles de la nation »), a par la suite été donné aux enfants que les parents abandonnent volontairement. Si l’abandon est difficile, c’est également un parcours du combattant pour celles et ceux qui souhaitent adopter.

J’ai vu l’affiche il y a déjà plusieurs mois, mais par peur d’un scénario trop laconique, j’ai remis au lendemain ce moment de cinéma. Contrariée par le duo Kiberlain et Lellouche, je ne pensais pas regarder ce film, qui me semblait être du « déjà vu ». Je me suis finalement lancée, souhaitant me détendre passivement après une journée de travail.

Un scénario au compte-gouttes

Le début commence par une jeune fille, dont on apprendra  par la suite qu’elle est étudiante. Elle souffle et se fatigue sur son scooter, en direction de l’hôpital. Je découvre qu’elle vient accoucher. Tout se passe rapidement. S’en suivent les étapes qui composent une naissance sous X. La première est celle d’une assistante sociale appelée. Interprétée à merveille par Clotilde Mollet, cette dernière se montre très à l’écoute de la jeune femme, encore allongée. Elle lui énonce toutes les possibilités, de la rétractation sous deux mois pour reprendre ses droits sur l’enfant, à l’abandon définitif. Sous des airs très classiques, je pense alors que l’assistante encouragera la jeune femme à garder le bébé, mais pas du tout. Elle se montre très tolérante et propose même à cette femme de 21 ans de laisser une lettre pour son bébé au dossier.

Clara, interprétée par Leila Muse, part et laisse aux mains d’une administration aseptisée ce petit être. On sent toute la difficulté, mais aussi la responsabilité, à le faire. Responsable de reconnaître qu’elle ne sera pas capable de l’élever. Je découvre un nourrisson qui m’illumine. La réalisation, si elle force un peu trop sur les plans serrés pour créer en environnement intimiste, le fait très bien avec le petit Théo. J’ai été extrêmement émue par sa beauté. Attendrie par ce tout jeune comédien. C’est avec une grande délicatesse qu’il nous est présenté.

À cela s’ajoute le jeu de Gilles Lellouche. Depuis son rôle dans les infidèles, et malgré un talent d’acteur indéniable, je n’avais plus de plaisir à le voir jouer, souvent dans le même registre du « vieux beaux ». Ici, il est magistral. Éducateur d’adolescents, Jean n’arrive plus à aider ceux dont le sort que l’état leur réserve dépasse. Il est sur le point de faire une pause quand la garde de cet enfant lui est confiée, jusqu’à son adoption. Sandrine Kiberlain, assistante familiale, orchestrera cette garde de l’enfant par l’éducateur avec qui elle travaille et qu’elle connaît bien. Seul bémol à la réalisation : l’amour que témoigne Karine à Jean, qui n’a pas sa place dans le scénario et qui jure quelque peu.

Copyright StudioCanal
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Tel un documentaire, le film expose ce qui se joue lorsque deux êtres en mal d’être aimer doivent se trouver.

Une femme en suspend  

À celles et ceux qui ne le savent pas encore, adopter un enfant est un parcours du combattant. Une armada de personnes se chargent, entre psychologues et conseils familiaux, de tout savoir, de convoquer et de traduire chaque mot ou chaque fait qui pourrait mettre à mal, ou favoriser, l’obtention d’un agrément. Ce sont des procédures longues qui peuvent fragiliser les plus motivés. Un dossier fait votre vie. Là où un rapport sexuel de quelques minutes vous donne la chance de procréer, l’administration vous impose le poids des années.

Alice, interprétée par Élodie Bouchez, suit ce parcours. Un flash-back nous montre, successivement, ses entretiens avec celle qui aura un rôle centrale : celui de se mettre au service d’une rencontre. Olivia Côte, au caractère entier et brut que j’aime tant, joue le rôle d’un personnage qui jongle entre fermeté et encouragement. Si les séquences sont très saccadées et peuvent hacher la pureté du film, on s’attache au personnage d’Alice. Au départ en couple, c’est ensuite seule qu’elle poursuivra sa démarche. Audio-descriptrice de théâtre pour les aveugles, elle ira jusqu’au bout de son envie née il y a 8 ans : devenir mère. On découvre un métier peu connu, comme on découvre un personnage pudique et fin. Son attente est aussi la nôtre, car si on s’étonne des années qui passent, on se demande quand elle finira par obtenir l’agrément. Circonspecte, son instabilité me mettra en doute concernant la possibilité d’élever un enfant seule. Mais Alice fait une mue et nous offre le visage d’une femme qui, si elle devient maman, se découvre et prend confiance en elle. Entre fragilité et persévérance, le coup de cœur avec l’enfant est immédiat. Le film trace alors, en fin de parcours, ses premières visites, quotidiennes, chez celui qui accueille dans son foyer le petit Théo.

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Mes belles surprises

Pour reprendre l’expression de la plus belle critique que j’ai pu lire sur ce film, Pupille est une « ode au collectif ». Toutes mes projections négatives se sont évanouies à la vue de cette œuvre accomplie mettant en lumière la bienveillance, l’émotion, les combats d’une « administration incroyablement humanisée », et la conscience professionnelle. Certains points m’interrogent, comme lorsque le bébé ne parvient pas à grandir normalement. J’étais étonnée, au début du  film, que l’assistante sociale insiste auprès de la maman pour que cette dernière lui fasse ses aurevoirs. Lui parle. Je ne comprenais pas pourquoi. Il semblerait que ce soit important, puisqu’elle ne le fera pas et que le bébé rencontrera des problèmes de « développement ». Dès lors, la simple intervention de Mathilde, seule personne ayant vu la maman et lu la lettre laissée, aidera par de simples mots le bébé à grandir.

« Tout est douceur, simplicité, tendresse. »

Le personnage d’une auxiliaire, interprétée par la belle Stéfi Celma, me touche également. Telle une mère, elle veillera sur le petit jusqu’à  la venue de Jean.

Tout est douceur, simplicité, tendresse et souci du détail. Certaines critiques me choquent. Comme celle du Monde, qui s’insurge de la trop grande « gentillesse » du film, ou encore de Libération, qui ira même jusqu’à noter « l’abus de bons sentiments ». Effectivement, pas de police, pas de violence, pas de méchant, pas de pervers, pas de bagarre, pas d’agitation inutile, pas d’excès,…nous n’avons pas l’habitude, dans un climat de violence et de défiance, qu’un film mette en avant l’homme et sa nature bienfaisante. Le scénario nous rappelle au contraire que des êtres extraordinaires existent. Ces hommes nous redonnent foi en l’humanité. Des défauts de scénario, il y en a. Mais comme je ne suis pas pour la perfection, qui ne caractérise pas le genre humain, je suis agréablement surprise par ce film aux contours de coton.

Le film rencontre un franc succès, à en juger les notes des internautes :

Dans le registre de la définition médicale, une pupille est « un diaphragme par lequel pénètre la lumière ». C’est l’effet du film : la lumière, autrement traduite l’étincelle, pénètre. Il nous rappelle les luttes menées dans l’ombre.

Introduction à la communication

Ce mot vous dit certainement quelque chose. Nous l’employons à toutes les sauces, pour tout dire et ne rien dire à la fois. Il est la plupart du temps employé lorsque que la « communication » fait défaut. Ce mot, comme celui de la fonction qui le porte, est rarement – sinon jamais – évoqué pour les résultats bénéfiques qu’il apporte. Dans ces cas-là, il se fait discret. En revanche,  lorsqu’une situation, une ambiance de travail ou encore un événement politique tournent au vinaigre, nous l’entendons partout !

Cet article présente la manière dont je perçois le mot et le métier. Au-delà de mon regard, je décrirai ce que j’ai pu et ce que je peux en apprendre au quotidien. Si je commence ce travail à travers ce premier article, je le poursuivrai au fil du temps pour vous en dire plus sur mon métier et sur les actions qui prennent vie depuis longtemps grâce à la communication. Je tacherai aussi d’écrire les premières techniques d’échanges : des signaux de fumé envoyés par les peuples amérindiens à la première poste royale crée par Louis XI en 1464.

J’en reviens à ce mot et aux critiques dans lesquelles on le retrouve très régulièrement.
Lisez par vous-même les gros titres des médias qui le mentionnent :

« Vrai scandale, par défaut de communication » (1),
« Médicament : la mission d’information pointe des défauts de communication  en situation de crise » (2),
« Face à l’agressivité des patients, une communication à soigner » (3),
« stockage d’amiante à Aulnay : on a péché dans la communication » (4),
« Macron aux patrons de l’Indre : ping-pong de communication » (5)

ETC.

La liste est encore longue et lorsque je cherche des titres avec ses bienfaits (sauf des sites liés à l’activité métier), c’est un peu plus compliqué. Pour autant – esprits pessimistes s’abstenir – cette fameuse « communication » n’a cessé de rendre de précieux services et d’accroître les possibilités de faire du lien et de donner du sens. Malgré l’essor des réseaux-sociaux, des applications en tout genre pour s’entraider (type Blablacar), des nouveaux médias proposés pour se rendre accessibles à tous, des événements de proximité, des multiples supports en entreprise pour informer les professionnels…nous n’arrivons toujours pas à mettre en relief les ressorts positifs de l’information et de la communication. Surtout dans le climat actuel de protestation. J’observe également l’amalgame fait entre « marketing » et « communication ». La communication n’est pas uniquement marchande et se compose de multiples facettes, c’est pourquoi il faut redoubler de prudence lorsque l’on prononce son nom.

Si certains, lorsqu’ils entendent « communication », pensent « manipulation », « propagande » ou encore « trahison », d’autres entendent « transparence », « média », « éléments de langage », « relais », etc. Lorsque je mentionne la vigilance lors  de l’emploi du mot « communication », c’est parce que, comme beaucoup, il signifie tout et son contraire.
Prenez le mot « manipulation ». S’il revêt une connotation plutôt négative, ce mot est aussi utilisé chez les Kinésithérapeutes et Ostéopathes pour remettre des os en place et soulager un patient en souffrance. Dans ce contexte, on aime à se faire « manipuler ». C’est aussi pour cela que j’aime ce métier : l’importance du bon mot au bon endroit et dans un contexte décrit. Ne jamais oublier la contextualisation. De nombreux chiffres dans les médias ne veulent plus rien dire et j’en reparlerai plus longuement lorsque je publierai certains passages de mon mémoire de fin d’études à ce sujet (« Le détournement des sondages au sein des médias »).

Si l’erreur est humaine, la communication l’est aussi
Ma conviction, depuis le début dans ce métier, est celle-ci : travailler en communication, c’est travailler avec le cœur. Un communicant, s’il est aussi un bon technicien, est surtout un professionnel intuitif qui doit pouvoir répondre à des besoins et les devancer. C’est une personne empathique, avec des idées, une énergie et un enthousiasme pour tout ce qui touche à l’homme et à son environnement. Pour être impactante, une communication doit toucher. Pour toucher, elle doit s’adresser à la bonne cible. Pour toucher la bonne cible, elle doit l’identifier et la comprendre. Pour la comprendre, elle doit s’y intéresser…La liste n’est pas exhaustive et le métier requiert une réflexion et une analyse approfondie.

Se comprendre : ce qu’il y a de plus compliqué
Si nous pouvions tous nous comprendre et nous tolérer, les sciences sociales ne se donneraient pas tant de mal à tenter d’en savoir plus sur les rouages de nos circuits internes. Prenez les choses à petite échelle : dans votre famille, dans votre couple ou au travail, tout vous semble simple et fluide ? Je me permets de penser que non. Bien souvent, ce que l’on ne sait pas, c’est que nos schémas de pensées ne s’accordent pas et qu’il y a un bug sur le réseau. Alors soit vous arrivez à trouver un consensus et vous vous en sortez, soit vous vous retrouvez vite dans un climat pouvant s’avérer être dangereux. Et bien pour la communication en entreprise, c’est pareil. De nombreux collaborateurs disent qu’elle n’est pas utile (pour ne pas dire « qu’elle ne sert à rien »), mais ne connaissent pas ses enjeux et ses conséquences sur l’organisation.
De plus, il est déconcertant de voir que les personnes qui prétendent ne pas en voir l’intérêt utilisent une boite mail quotidiennement, envoient des sms, reçoivent des messages via Messenger, publient des photos sur Instagram, postent sur Facebook, envoi des photos de vacances sur WhatsApp, Skype avec leurs grands-parents, etc.
Demandez vous toujours pourquoi vous réalisez une publication via un réseau-social : pour vous ? Pour les autres ? Que souhaitez vous véhiculer ? Qu’en attendez-vous ?

À nous, communicants, de mettre en lumière la force et toute l’importance de la communication. J’avais proposé, lors de mon premier poste dans le secteur public, de présenter un plan de communication pédagogique auprès des cadres avec qui je travaillais régulièrement. Mon directeur, ne souhaitant pas déranger des professionnels à qui il en demandait déjà beaucoup, a refusé. Ce qui fut dommage, car les tentions ont grandi. Ils auraient pu mieux saisir l’importance d’une communication récurrente et solide auprès de leurs équipes. Je ne pense pas détenir la vérité, mais j’aurais aimé essayer et c’est aussi cela la communication : essayer, se tromper, évaluer, recommencer, réussir, essayer de nouveau, etc.

La communication : la force d’une « science molle »

L’un de mes enseignants nous disait que la communication est une « science molle ». J’ai au départ trouvé cela abrupt, mais on comprend qu’effectivement les résultats ne sont pas mesurables et que si votre supérieur n’est pas en accord avec vous, qu’est-ce qui pourra attester que vous avez raison ? Rien, pas même les bons exemples puisque des détracteurs pourront toujours vous dire d’être dans la rupture et que ça peut marcher. Il n’y a pas de formule précise, mais des connaissances théoriques et de l’expérience. Il y a aussi, et surtout, des gens qui doivent vous faire confiance.

Nos projets sont parfois validés par des personnes qui les observent sous leur prisme à elles, et quand vous tombez sur un collaborateur peu conciliant, le cauchemar peut commencer. Bien souvent, ces professionnels n’ont pas la cible en tête (ils ne savent pas ce qu’est une cible), la connaissent donc moins que vous (malgré ce qu’ils vous diront), ne maîtrisent pas les techniques de rédaction et de communication. Alors les allers et retours seront nombreux dans le processus de validation. C’est là que la servitude commence, puisque vous vous retrouverez en position d’exécutant qui n’a pas voix au chapitre.

Je prends très au sérieux la communication. Ce n’est pas simple de bien communiquer et si l’on veut éviter les écueils, il faut qu’un professionnel s’en charge. Il faut alors lui faire confiance et le positionner.

Quelques mots sur ma première expérience professionnelle

Ma protestation manifeste est à la hauteur de l’amour que je porte à mon métier. Si je n’y croyais pas, j’arrêterais. Peut-être qu’un jour je changerai de cap, mais pas sans avoir essayé de faire au mieux. J’ai connu de très bons moments d’épanouissement et de fierté dans mon métier. J’ai changé le nom d’un établissement et son identité visuelle. Le nom d’une résidence également. J’ai mené des démarches participatives qui ont fonctionné ou encore crée un journal interne qui fédérait chaque mois les professionnels, etc. J’ai pu observer dans mon premier poste les retours positifs de mon travail, l’accueil toujours plus chaleureux des salariés, leur participation ou encore les échanges réguliers. Alors oui, je me suis essoufflée. La reconnaissance n’était pas au rendez-vous et ma vision des actions à mener n’était pas – plus – la même que mon Directeur. On ne peut pas reprocher à un professionnel de ne pas se lancer dans l’externe, quand l’interne n’est pas solide et que les conflits sociaux s’accumulent. Je suis partie fatiguée et désabusée de cette organisation qui a provoqué des grèves récurrentes. Quelques semaines après ma démission, j’apprenais que mon directeur avait donné la sienne.

Pour autant, après du repos et de la distance, j’en suis sortie grandie. J’ai même intégré une grande entreprise, présente dans plus de 40 pays. J’ai eu la chance d’avoir un Responsable et des collaborateurs reconnaissants et stimulants. Je pense tout de même souvent à mon ancien poste avec beaucoup de nostalgie. J’ai beaucoup de gratitude envers mes anciens collaborateurs et surtout envers mon Directeur. Dans le registre de la confiance en soi et d’autrui, Jean-Paul Sartre disait que l’on s’affirme parfois en s’opposant. Ce fut sans doute mon cas. L’écrivain philosophe disait aussi que « nous nous atteignons nous-mêmes en face de l’autre »*. Il est effectivement étonnant de nous considérer comme des « entités refermées » et je continue de penser que ce sont grâce aux autres que nous nous élevons.

De la théorie à la pratique
Voici ce que tout étudiant en communication a pu lire et retenir : « la communication est un processus de transmission d’informations d’un émetteur vers un récepteur. Dans le schéma classique de ce processus inspiré des travaux de Harold Lasswell (1902-1978) – qui en se basant sur les écrits de Quintilien et d’Aristote résuma ledit processus en une phrase restée célèbre : « Qui dit quoi, à qui, au travers de quel medium, avec quel résultat et à quel moment ? ».
Elle implique un codage puis un décodage, pour espérer déclencher la réaction recherchée chez le consommateur par l’émetteur annonceur. Mais cette transmission est altérée  par la présence de bruits…*.» Si ce début peut vous paraître simple et compréhensible, accessible à tous, je vous invite à découvrir les autres sciences liées à la science de la communication (linguistique, psychologie, sociologie, etc.). Pour répondre aux objectifs fixés, il faudra maîtriser bon nombre de concepts afin de porter la bonne analyse et ne pas dépenser de l’argent inutilement. Mais cela, j’y reviendrai. J’indiquerai  régulièrement des sources intéressantes afin que vous puissiez en savoir plus. Pour les curieux, je vous conseille de consulter la 8ème édition du « communicator »*, la bible de la communication. 

Si la question est humaine, la réponse est trop humaine
Souvenez-vous de ce que nous disait Paul Claudel : « une question est une réponse », ou encore  « la question est humaine ; la réponse, trop humaine », de Paul Valéry. Nos cerveaux de communicants cogitent et s’il faut structurer ses questions, ce sont les cibles qui donneront les réponses. Pour en revenir au passage ci-dessus : l’erreur est donc possible, mais l’important est de recommencer. Il y a des erreurs médicales, comme des erreurs managériales, comme des erreurs de communication. Si on la juge parfois inutile, lorsqu’une erreur est commise, nous en entendons parler !

Je tenterai de vous présenter, au fil de ces articles, pourquoi j’aime ce métier. Ce qui m’a poussé à faire mes études, choisir mes stages, missions et entreprises. Vous exposer mes découvertes, mes joies, mes déceptions aussi. Car comme tout métier, il y a les revers. Mais quand on l’aime, on continue. Ce qu’il y a de beau, c’est que la communication touche à tous les domaines, alors à bientôt !

*iPhilo

Le drame d’une comédie qui se joue

Quand une Philosophe et un Économiste questionnent le management, ça donne « La comédie (in)humaine », livre publié aux éditions de l’Observatoire en 2018. Ici, Julia de Funes et Nicolas Bouzou jettent un regard sur une comédie qui ne prête pas à rire et qui chaque année fait fuir des professionnels. Que ce soit à la suite d’un épuisement ou à une perte de sens, les mettant en quête d’une aventure plus verte ailleurs. Ces  défenseurs de la libre entreprise souhaitent remettre au premier plan la richesse la plus importante en entreprise : le salarié.

On n’achète pas un ouvrage par hasard. On l’achète soit parce qu’on nous en parle souvent, parce qu’un titre nous accroche, parce qu’une couverture nous séduit ou encore parce qu’un prix lui a été décerné. Il y a aussi une autre raison : celle d’une déconvenue personnelle ou professionnelle qui nous invite à trouver des réponses à nos « pourquoi ? ». Ce fut ma raison. Pourquoi ai-je été si investie ? Pourquoi me sentais-je seule dans mon environnement professionnel ? Pourquoi n’ai-je pas pu partir à temps ? Qu’est-ce qui me retenait alors que je ne trouvais pas ma place ? Autant de questions qui me poussent à présent à en savoir plus sur les rouages du « management », terme anglais signifiant littéralement gestion/direction dans notre belle langue française.

Nous pouvons vivre des épreuves professionnelles particulières et n’en comprenons pas toujours les raisons. Si l’école ne nous y a pas préparés (un stage ne prépare en rien à la vie en entreprise), nous aurions aimé avoir quelques clés pour comprendre l’homéostasie du public et la pression du privé. Je vais parfois grossir les traits, mais il est temps que les choses changent. Le livre aborde également le sujet du « bonheur ». C’est passionnant et je vous invite à le lire. À la fin de l’ouvrage de nombreux conseils sont donnés. À nous d’y réfléchir.

Le monde de l’entreprise : une thématique qui parle à la majorité d’entre nous

Voici quelques lignes qui, en quatrième de couverture, suscitent l’attention : « réunions interminables, séminaires sportifs, inflation des process : l’entreprise est devenue le lieu de l’absurde. Julia de Funès et Nicolas Bouzou partent en croisade contre l’absence de sens qui paralyse nos sociétés et proposent des solutions concrètes. Pourquoi le management vire-t-il souvent à la tragi-comédie ? Pourquoi les entreprises s’évertuent-elles à bâtir des organisations qui font fuir les meilleurs alors que leur principal objectif devrait être d’attirer les talents ? Comment remédier concrètement à ces dysfonctionnements insensés, sources de burn-out, bore-out et autres brown-out ? ».
Je ne suis pas adepte du copier/coller, mais il me semblait important de commencer par cela. Les deux spécialistes nous guident sur les raisons d’un management déficient, de la perte de repères des professionnels ou encore du courage qui décline au sein des différentes organisations. Si les constats sont peu glorieux, la Philosophe et l’Économiste nous donnent des clés pour avancer et tenter d’enrayer les mauvaises habitudes.

Un manager, un vrai, c’est quoi ?

Ces dernières années l’entreprise s’est parfois perdue. Si certaines vont bien, d’autres prennent les mauvais virages sans remettre en question leur fonctionnement en interne. Cet ouvrage à pu non seulement m’en apprendre plus sur certaines causes, mais il met aussi des chiffres sur les maux actuels que rencontrent des salariés. L’une des problématiques concernant le management est que le « manager » est – à mes yeux – un professionnel qui a plus un talent humain qu’un bagage théorique. J’ai pu constater des managers, même jeunes et instruits, voyant cela uniquement comme une promotion et non comme un don. Erreur. De plus, beaucoup souhaitent cette promotion car cela leur donne une posture de « petit chef ». Quel honneur de pouvoir dire à son entourage que l’on « dirige » 2, 4, 7, 10 personnes et plus ? Se sentent-elles au dessus des autres parce qu’elles ont un « pouvoir » (autre erreur), alors que le management requière une autorité, beaucoup plus difficile à tenir.

C’est justement ce que nous apprend ce livre et qui doit s’ancrer dans nos esprits : « Le pouvoir et l’autorité ont à l’origine peu à voir ». Quelques notions pour vous guider :

Autorité : « L’autorité est la capacité d’un individu à s’imposer aux autres sans user de la contrainte, mais par le simple fait qu’il soit reconnu par ses qualités et respecté pour sa propre valeur ».

Pouvoir : « Le substantif « pouvoir » désigne la détention par un individu ou par un groupe, de la capacité de contraindre, associée à celle de se faire obéir ».

Comme le souligne donc les auteurs, « les promotions ne sont pas toujours liées aux aptitudes, mais à cette notion de pouvoir. » Pour en revenir à la notion d’autorité, les auteurs mettent aussi les bases sur les évolutions du management en citant les trois états d’Auguste Comte (leçon de philosophie positive de 1830) (1) :

État Théologique

État assimilé au stade de l’enfance. Patron = Dieu. Management paternaliste et tayloriste.

État Métaphysique

La nature et la matière expliquent, sans Dieu, les phénomènes physiques. Les grandes abstractions prennent le pouvoir et Dieu (=Patron) est relativisé.

État positiviste

Ce qui est utile, concret, réel. État pragmatique. Valorise le « comment » à la place du « pourquoi ».

Dans lequel de ces états retrouvez-vous votre environnement professionnel ? Difficile à dire, mais il est certain que les cloisonnements persistent et qu’ils concernent le secteur privé, comme le secteur public ; « En vérité, le secteur public a importé les dérives managériales du secteur privé parce qu’il s’est trouvé à une époque ou cela faisait moderne et sérieux. Il s’agit d’une erreur intellectuelle, pas d’une fatalité. Le secteur public a toujours fait preuve d’une capacité à greffer dans ses structures ce qui, dans le secteur privé, fonctionne le plus mal » (P.31).

Des salariés en quête de sens

« Le sens se construit par le désir et grâce à la contribution de chacun  »(P.16). Si l’open space est de mode, la verticalité règne encore et l’assujettissement(2)  est ressenti par de nombreux salariés. Salariés qui reconnaissent aimer leur travail pour 77% d’entre eux, ce qui est une bonne nouvelle. Pour autant, ils perdent de vue le but et le résultat tangible de leur travail et souffrent de leur environnement professionnel. Alors pourquoi les professionnels se dévitalisent ? Voici la première explication : « Le management contemporain présente deux maux :

– Les injonctions contradictoires,

– La réification. (Définition philosophique : Transformation, transposition d’une abstraction en objet concret, en chose. / Définition économique : Transformation de l’activité humaine en marchandise qui aboutit dans l’économie capitaliste à une véritable fétichisation de l’objet en tant que valeur d’échange dominant complètement la valeur d’usage).

Les professionnels sont bien souvent plus sur le terrain que leur responsable et sont donc plus pragmatiques que ces derniers. Il est alors impératif de leur donner la possibilité de proposer et de mettre en place des initiatives et de leur faire confiance. La confiance fait également l’objet d’un passage très intéressant au sein de ce livre. En plus de la confiance, les excès de réunions qui parasitent le quotidien fatiguent les employés, qui parfois même travaillent le week-end car la semaine ponctuée de « points » ne les a pas aidés à boucler les dossiers. Aujourd’hui, on estime que « plus de 60% des entreprises souffrent d’un excès de réunions et moins de 15% d’une insuffisance ».

L’ouvrage revient également sur tous les process qui composent l’entreprise et qui peuvent lui nuire. Voici un passage sur lequel nous pouvons méditer :

« …et François Jacob de faire l’éloge du bricolage contre la tentation gestionnaire inhérente au respect des procédures. Le process naît du conservatisme, mais le fait grandir aussi : « Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère, restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle […]. Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, je n’ai pas moi-même à fournir d’efforts. » Luttons contre les tutelles. Lisons Kant. Lisons Arendt. Lisons ceux qui nous encouragent à penser par nous-mêmes, à développer notre bon sens, à oser affirmer ce que nous pensons tout bas, à être courageux. Pour cela, les managers doivent aider les salariés à dépasser les limitations inhérentes à toute organisation. »

« Les managers préfèrent les contrôles et les process à l’autorité assumée ». Je ne peux que le confirmer. Que ce soit moi ou mes proches : les process rassurent et évitent aux personnes (pourtant « responsables ») d’assumer d’éventuelles prises de risque. Est-ce normal ? Cela ne me le semble pas. Et le courage ? Le livre relate beaucoup cette notion.

La relation directe et le décloisonnement

Je vais ici vous retranscrire un mail, page 67 du livre, qu’Elon Musk (PDG de Tesla) a envoyé aux employés de son entreprise. Ce mail fera prochainement l’objet de commentaires au sein d’un autre article.

« Il y a deux écoles de pensée concernant la circulation de l’information dans les entreprises. De loin la plus classique consiste dans une chaîne de commandement qui fait systématiquement transiter les informations par les managers. Le problème de cette approche, c’est que, si elle rehausse le pouvoir des managers, elle ne sert pas l’entreprise. Au lieu de résoudre les problèmes rapidement, les collaborateurs doivent parler à leurs managers qui parlent à leurs managers qui parlent au manager d’un autre département. C’est alors que l’information doit revenir dans le sens inverse. C’est vraiment stupide. N’importe quel manager qui autorise ça ou l’encourage se retrouvera rapidement à travailler ailleurs qu’ici. Ce n’est pas une blague. Chacun chez Tesla peut et doit envoyer un e-mail ou parler à n’importe qui s’il considère que c’est la façon la plus rapide de résoudre un problème. Vous avez le droit de parler au manager de votre manager sans permission, vous pouvez parler à un vice-président dans un autre département, vous pouvez me parler, vous pouvez parler à n’importe qui sans autorisation. Vous devez même vous considérer obligé de le faire tant que le problème n’a pas été résolu. Il ne s’agit pas de bavarder au hasard mais de nous assurer d’une exécution ultrarapide et correcte. Nous ne pouvons pas concurrencer les plus grands industriels de l’automobile par notre taille. Nous devons donc le faire par l’intelligence et l’agilité.

Dernier point. Les managers doivent travailler dur pour s’assurer qu’ils ne construisent pas des silos, des clivages, à l’intérieur de l’entreprise qui vont générer une mentalité de l’ « eux contre nous » ou entraver la communication interne. C’est malheureusement une tendance naturelle et nous devons la combattre. Comment serait-il possible que cela aide Tesla d’ériger des barrières et que certains envisagent un succès qui ne serait pas collectif ? Nous sommes tous dans le même bateau. Considérez toujours que vous travaillez pour le bien de l’entreprise et jamais pour votre département. Merci. Elon ».

Des mots, des notions, des citations, des conseils

Être synthétique pour « La comédie (in)humaine » n’est pas simple tant il y a des choses à mettre en exergue. « Les grands artistes pourraient nous faire rire en nous faisant réfléchir à la comédie managériale qui est en train de se jouer » nous dit-on en préambule. C’est vrai et la série « Caméra café » nous faisait déjà rire sur les profils en entreprise. Pour les autres, qui va se mouiller ? Si nous pouvons en rire, des personnes s’abîment et c’est là le drame d’une comédie qui se joue. Si certains aiment être emmitouflés la tasse de café à la main, d’autres ont besoin de travail et de résultats. Ils ont aussi besoin de pouvoir concrétiser leurs actions qui perd du sens quand tout devient trop compliqué. Exemple avec ce passage qui relate le besoin de matérialisation de nos actions avec Heidegger :

« Le monde de la technique, un monde ou l’individu aliéné par la technique se perd ; un monde où moyens et fins se confondent. […] Dans la majorité des cas, ces contraintes les éloignent de la véritable nature de leur travail. L’entreprise parle d’ailleurs de plus en plus de « fonctions » et de moins en moins de « métiers ». Ce n’est pas un hasard si la description des fonctions reste obscure : c’est parce qu’elles obéissent à une technicité tellement spécialisée qu’elles finissent par ne plus avoir de sens »…rappelons qu’il est né en 1889 et mort en 1976 ! Sa vision du travail est encore très actuelle.

Ce passage peut être complété avec Hegel : « Hegel nous enjoint de comprendre les hommes, des hommes qui veulent voir l’effet de ce qu’ils font. De nombreux dirigeants d’entreprise nous disent : les jeunes veulent avoir un impact. Derrière cette formulation langagière hasardeuse se cache une grande idée : le travail doit façonner le monde et l’individu. Dans vos entreprises, dirigeants et managers, ôtez tout ce qui n’est pas indispensable au cœur de métier de vos salariés. Considérez-les comme des artisans et non comme des robots. Les robots n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Laissons-leur le travail automatisable. Utilisez l’intelligence humaine pour ce qu’elle est : sa capacité à mettre en œuvre un projet pour transformer la réalité. Ne croyez pas que cette injonction soit réservée aux ultra-diplômés. Une femme de ménage peut avoir plus facilement conscience de son travail qu’un administratif. »

La fin du livre expose quinze propositions pour être plus efficace en entreprise. Je vous invite à suivre ces conseils. Je tâcherai également de m’en souvenir. Je vous en donne trois et pour les autres, il y a le livre :

  1. Ne pas considérer les fonctions managériales comme des promotions mais comme des compétences.
  2. Réduire les présentations PowerPoint et les slides.
  3. Rendre les intitulés de poste compréhensibles.

Si je reviendrai sur cet ouvrage, et plus amplement sur le management mis en parallèle avec mes observations et expériences, je vous laisse sur ma prise de notes et quelques citations. J’ai aussi usé de mes stabilos, comme vous avez pu le voir avec quelques captures.

« La tempérance est une vertu cardinale » / « Percevoir ce pourquoi nous travaillons et en mesurer les résultats » / « C’est quand le sens est absent et quand l’amour du travail bien fait s’érode que les entreprises (et institutions publiques) se perdent en objectifs multiples et insignifiants et mobilisent maladroitement des dérivatifs comme le jeu et le bonheur » / « Une forte culture d’entreprise est nécessaire pour réguler l’autonomie » / « Seule la simplicité d’une organisation laisse s’épanouir l’autonomie ».

Message de Max Weber :

« Dans un monde où la réalité humaine semble toujours plus subordonnée à la rationalité technicienne et dans lequel la « gestion des compétences » et la « définition de fonctions » tendent à écraser les singularités personnelles, les dirigeants doivent construire leur autorité sur leur compréhension personnelle des situations, des êtres qu’ils encadrent et sur le courage de décider malgré le cours imprévisible des événements ».

P.101, trois types d’autorité :

– Autorité fondée sur le respect des fondations de l’entreprise et des anciens.

– Autorité reposant sur le pouvoir lié à la supériorité hiérarchique et le respect des procédures connues de tous.

– Autorité charismatique fondée sur le rayonnement impactant d’une personnalité.

En entreprise, l’autorité traditionnelle est de moins en moins acceptée. (« Domination charismatique »).

Pour en savoir plus :

>> Émission France Inter : Sharepoint, process, mur de post-its : le management moderne marche-t-il sur la tête? (20 sept. 2018)

>> Article Challenge

(1)*Auguste Comte, né Isidore Marie Auguste François Xavier Comte le 19 janvier 1798 à Montpellier et mort le 5 septembre 1857 à Paris, est un philosophe français, fondateur du positivisme. Polytechnicien, son intérêt profond pour l’enseignement constitue le fil rouge de sa carrière.

(2) Assujettissement : état de dépendance et de soumission (définition Larousse).

A lire aussi : « l’entreprise à l’écoute » de Michel Crozier (Sociologue).

L’amour m’a sauvé du naufrage

Michel Vaujour, grand nom du banditisme, se livre en 528 pages sur son parcours. Ses erreurs, ses colères, la prison, l’évasion puis la reconstruction sont au cœur de ce livre publié en novembre 2018 aux éditions XO. En remettant un pied dans le passé, il retrace les raisons qui font qu’un homme dérive. Il revient aussi sur ses forces et sur Jamila, la femme qui l’aidera à reprendre sa liberté. Celle des murs et celle d’une sérénité trouvée.  

Michel Vaujour, outre ses multiples échappées de structures pénitentiaires relatées par les médias, s’est fait connaître du grand public en 2005 avec la publication de son premier livre « Ma plus belle évasion ». Il y retrace son évasion spectaculaire de la prison de la santé en 1986. C’est ensuite au sein d’un documentaire, réalisé par Fabienne Godet, que l’homme se dévoilera vraiment. Diffusé en 2009, ce dernier donne la parole à cet homme qui, cigarette sur cigarette, revient sur sa vie et sur la prison. J’ai pu découvrir ce film, qui fait l’objet d’un article sur ce blog, et j’ai été très touchée par cet homme. Si je n’admire par ses déboires, je peux dire, comme l’a fait le journaliste Christophe Hondelatte, que j’admire sa force mentale et sa ténacité.

Une enfance sans re(pere)s

C’est une litanie classique, mais pourtant si juste : Michel Vaujour a été traumatisé par son enfance. Il n’a que 4 ans lorsque ses parents le laissent chez une tante, pour le reprendre 4 ans plus tard lorsque cette dernière ne survit pas à un cancer. S’il ne s’étend pas beaucoup sur ses relations familiales, on comprend vite qu’il vient d’un milieu pauvre avec un père violent. Malgré des capacités scolaires révélées par de bons résultats, Michel désertera très vite l’école pour faire des petits boulots, et abandonner à son tour le « nid » familial.

Voitures « empruntées » et premières peines

À 19 ans, cet ouvrier d’usine vit avec une femme dit « Babeth » et ensemble ils ont une petite fille, Célia. Le couple bat rapidement de l’aile dans une France isolée où pour des jeunes sans permis ni véhicule la routine s’installe vite. Michel décide alors « d’emprunter » des voitures. Il les conduit la nuit, pour toujours les remettre à leur place à la fin d’une soirée ou au levé du jour. Un matin il ne se réveille pas et la police sonne à sa porte. Sans suis la prison et une peine : 30 mois de réclusion avec interdiction de séjourner dans 21 départements. Face à cette injustice, l’homme arrêté fait aussi face à l’abandon de sa conjointe. Seul, la colère monte. Par la suite, Michel Vaujour s’évadera, commettra de multiples braquages pour repasser encore et toujours par la case prison.

Une relation épistolaire soutenue

Miche Vaujour est connu pour s’être évadé en 1986 de la prison de la santé en hélicoptère. Nadine, son ex-compagne, est alors aux commandes. Les médias s’empareront de ce fait d’actualité qui défraie alors la chronique. Une histoire d’amour au-delà des peines. Quelques années plus tard, une autre femme prendra des cours de pilotage pour libérer son homme. Il s’agira ici de Jamila, jeune étudiante en droit venue un jour interroger Michel Vaujour en prison dans le cadre de ses études. Condamné à 27 ans d’enfermement, dont de nombreuses années en QHS (Quartier de Haute sécurité), ce dernier attise la curiosité de cette future Juriste. Sans suivra une correspondance enflammée et soutenue. Un amour naquit et des projets, malgré les conditions de détention difficiles et les peines affligées. Jusqu’au bout ils se battront pour libérer Michel, dispositions légales ou non. Cette femme sera même incarcérée 7 ans pour avoir participé à une tentative d’évasion, en hélicoptère également. Après des années sans se voir, c’est à sa sortie de prison à elle qu’ils se marieront et se verront lors des visites autorisées.

Un livre qui met en relief les forces mentales de son auteur

Si l’abandon ne détruit pas toujours, il abîme. Michel Vaujour en gardera des traces une bonne partie de sa vie, exprimée par des colères et des rebellions. Ce livre est un pavé, et ce pavé, comme une longue lettre, commente par son propre auteur les années d’une vie d’un homme enfermé. Enfermé entre des murs et dans un mal-être profond.

L’écriture est authentique et rend la lecture fluide et entraînante. Si sur la forme il est agréable à lire, le fond est palpitant. On s’accroche à son récit en se demandant comment il se sortira de ses vieux démons et de ses incarcérations. Cet homme, ayant vécu des humiliations répétées, n’a jamais plié et ne s’est jamais découragé de vivre libre. À chaque préparation d’évasion, la confiance qu’il se porte et ses élans d’optimisme le rendent très attachant. Pour autant, si par bien des moments il dresse aussi ses désespoirs, ses échanges de lettres avec Jamila le feront tenir. Au fil des pages, on se demande quel aurait été son avenir sans elle. On se demande également s’il revoit ses enfants (1 de Babeth et 3 de Nadine), dont à aucun moment il ne parle. Ni dans son livre, ni dans le documentaire qui lui sera consacré en 2009.

Un bandit en quête de liberté, un homme en quête de paix intérieure

Si Michel Vaujour n’a eu de cesse de préparer ses évasions, c’est au sein même de sa cellule qu’il entreprendra un cheminement intérieur grâce au Yoga. La pratique régulière de cette activité l’a aidé à s’extraire d’un quotidien difficile. L’une des critiques du livre par la journaliste Corine Chabaud est très juste « sa force mentale laisse pantois. Et son récit, limpide, se dévore ». Je reste moi-même épatée par sa force mentale. Lui qui dans l’ouvrage nous pousse à nous demander quelles sont nos propres murs et nos propres chaines. Si la prison c’est terminée, on sent dans ce livre le poids des années et l’envie d’entreprendre. Entreprendre, il a commencé à le faire en prison à l’aide d’un ordinateur. L’histoire de sa rencontre avec un réalisateur est intéressante et s’il n’a pas toujours eu de la chance, on se dit que de belles rencontres se sont dressées sur son chemin. À vous de le découvrir si vous lisez ce livre.

Ici, pas d’expression empruntée ou de citation à noter, juste des lignes de vie écrites par un homme entier et philosophe. Si les médias recourent certainement à sa reconstruction, ce livre devrait sans nul doute le faire avancer vers plus de sérénité. C’est un gangster qui nous interpelle. Pour autant, gangster il ne l’est plus. Je crois que je reste assez surprise par cet homme qui, tout en étant éraflé, a su emprunter les chemins du courage et de l’abnégation. Michel Vaujour nous laisse, dans les dernières pages, sur un beau jeu de mots. Il note vouloir à sa sortie de prison se concentrer sur ses « faims de vie ». Après s’être interrogé pendant des années sur ses « fins » possibles, il se concentre à présent sur ses envies, dont il pourra à présent profiter. Je termine enfin cet article avec un extrait du livre :

« J’avais déjà connu ce genre de sensation, quand, au bout de bien des efforts, bien des luttes et des sacrifices, on se rend compte que tout cela n’a servi à rien. À rien ? Non, car au fil des efforts et des échecs, on apprend que se retourner sur le passé, sur ses défaites, compromet les chances que porte l’avenir. Alors, quand le cœur dit que nous sommes pleinement dans notre droit, il faut se battre, encore et encore. »

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Pour en savoir plus, suivez les deux épisodes de Christophe Hondelatte sur Europe 1 :
>> https://www.youtube.com/watch?v=sircK4f7A3E
Son témoignage aux éditions XO :
>> https://www.youtube.com/watch?v=Kj3EjIEdz70

Ne me libérez pas, je m’en charge

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« Ne me libérez pas, je m’en charge », est un documentaire diffusé en avril 2009. La réalisatrice, Fabienne GODET, donne la parole à un ancien braqueur fiché au grand banditisme. Pendant 1h47, nous sommes face à un homme s’arrogeant des règles et des codes. Ce film met en exergue ses errances et sur ce qui peut encore faire tenir, quand tout semble perdu.

Sur l’affiche, le visage d’un homme en noir et blanc. Si une partie est apaisée, comme pour prendre le temps de respirer enfin, l’autre semble nous délivrer un message à travers un clin d’œil discret. Ce message c’est : enfin libre.

« On apprend les choses par ce qui nous manque ». Le début de ce documentaire commence par ses propos. J’écoute en toile de fond les paroles de cet évadé multirécidiviste. De cet épris de liberté sans ancrage, « un enfant de rien » comme il le dit lui-même. La fuite en avant de cet homme, ses difficultés et ses échappées, l’ont obligées à se regarder en face et à se questionner sur le sens de sa vie. Ce documentaire, s’il est pauvre visuellement, est riche des paroles pleines de sens de Michel Vaujour. Au-delà des faits pour lesquels il a été jugé, cet ancien évadé a une telle distance sur la vie qu’il jette un jugement serein sur son passé, déclarant que pour lui, « il n’en a pas ». Fils de « fonctionnaires dociles », il aura pris des chemins opposés et a basculé. Les raisons: un cadre familial violente et sans structure. Sa vie en prison, il l’a décrit comme cela: « Tu es seul, seul, seul. Ton humanité se résume au fait qu’un homme t’ouvre la porte et la ferme. Tu n’as que le temps de penser. Penser, penser, penser. Tu ne ressembles plus à ce que tu es. » Cette solitude aura été sa force, et vous le comprendrez au fil du documentaire.

Michel Vaujour

« J’avais repris une liberté qui n’était pas joyeuse, car je ne savais pas aimer ». Le retour à la vie civile, lors de ses cavales, n’était pas forcément source de joie pour cet homme parfois plus enclin aux risques qu’à une vie bien rangée. Même en fuite, le quotidien n’a pas de relief pour que, comme il le dit, « ça en vaille la peine ». Alors Michel Vaujour recommence les délits, comme pour combler un vide et défier la mort ; « ce n’était pas pour l’argent, mais pour l’ivresse et le goût de planifier une action, un braquage. Faire irruption dans un espace et en devenir le maître absolu pendant un temps déterminé.» À la question de Fabienne Godet « avez-vous intégré le fait que vous auriez pu blesser une femme comme votre mère », il répond « non, je ne tuais personne, pour le reste je n’y pensais pas ».

« La justice est une vaste fumisterie pour les pauvres gens ». Michel Vaujour fait partie de ces hommes chez qui la représentation des autres est très abstraite. C’est en cela qu’il s’est bien souvent arrogé des lois et des codes. Cet homme est un homme cassé, aimant ses parents mais ne trouvant pas le sens à sa vie et refusant les injustices qui régissent entre ceux qui n’ont rien et les autres. Si cet ancien gangster assume tout ce qu’il a fait, il ne s’enorgueillit jamais de ses actes. Nous ne sommes pas face à un Mesrine, scandant ses prouesses. Nous sommes face à un homme simple, fumant cigarette sur cigarette, au-dessus d’une toile ciré. Retenu à rien, ne souhaitant pas mettre de vernis sur son histoire et ses actions, sa parole est authentique. Simple, lente et grave. À plusieurs reprises il mentionne « les mentons », « les poulets », avec beaucoup de mépris. Pour autant, et comme la réalisatrice le dit, ces rencontres avec ces forces de l’ordre il les provoquait. Malgré la carapace de cet être à la voix éraillé, je suis touchée par la sincérité de ses propos. Finalement, il a espéré mourir à de nombreuses reprises. Sa vie n’est pas le goût du risque, mais celui de la mort. Comme un suicide déguisé. Et quand la mort ne survient pas car la vie s’attache, les murs servent à attendre le pire. Pour autant, et malgré les souffrances et les difficultés, Michel Vaujour s’en est sortie.

« L’amour, comme remède à l’enfermement ». Si Michel Vaujour a connu l’isolement, cela ne l’aura pas empêché de connaître l’amour. Comme le cite son avocat ; « c’est vrai qu’il y a toujours les mêmes sentiments autour des évasions de Michel Vaujour. De l’amitié, de l’affection et pour certain de l’amour ». Dans le cadre de ses études, une visiteuse de prison, Jamila, tombera amoureuse de Michel Vaujour. C’est en quartier d’isolement qu’elle le rencontrera pour la première fois. À travers cet amour, elle connaîtra également les barreaux qui l’a séparaient au départ de Michel. Elle aussi participera à une tentative d’évasion et ne rechapera pas à la justice.  Jamila écrit dans ses lettres « mon amour, ma brulure », et ces quatre mots en disent long sur les liens qui les unissent et la douleur d’être séparés.

Sans titre

« Un déni d’humanité m’était donné et pour me donner le sens que j’avais besoin, parfois et même souvent, j’entamais un simulacre de pendaison comme ultime issue. Un choix, cette liberté-là. Savoir qu’il y a une fin possible qui m’appartient à moi et que personne ne peut m’enlever. »

Pourquoi regarder ce film ? Pour se mettre face avec un être en déni d’humanité bien souvent, mais libéré pour autant. Libéré par le cheminement de la pensée et de la réflexion. Je reste tout de même étonnée, pour ne pas dire épatée, par cet homme qui ne s’est pas écroulé malgré les épreuves. Un homme qui aujourd’hui a trouvé la paix avec des projets plein la tête.

À la dernière question « quelle trace a laissé cet enfermement », Michel Vaujour répond, les yeux fixés sur le plafond avec un sourire au coin : « l’expérience de la balle dans la tête ». Après 27 ans d’emprisonnement, dont 17 ans en isolement total, 5 évasions, 3 cavales, Michel Vaujour a obtenu 16 ans de remise de peine. Il est libre depuis septembre 2003.

>> Découvrez la bande annonce

>> Je vous invite également à lire mon article sur le livre de Michel Vaujour, paru en 2018 aux éditions XO.

La saison des femmes

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Sorti en 2015,  « La saison des femmes » est un film écrit et réalisé par Leena Yadav. Est exploité dans ce drame la condition des femmes au sein de petits villages dans le nord de l’Inde, comme c’est le cas pour le Gujarat, où l’histoire s’inscrit. Le film oscille entre émancipation et dure retour à la réalité pour des jeunes femmes en mal de liberté.

Un film qui se démarque par son scénario
Dans le nord-ouest de l’Inde, une communauté vit au rythme des normes patriarcales. Les hommes s’y amusent et boivent beaucoup. Les femmes, isolées, cherchent elles aussi à prendre du plaisir dans un climat oppressant. Trois amies cultivent alors leur imagination pour une autre société possible. Celle du téléphone portable, de la télévision, du mariage consenti et de l’accès à l’éducation. Elles veulent disposer du droit des hommes et être indépendantes. Si la trame de fond fait partie des sujets dit « classiques », la forme l’est moins puisque le scénario apporte une touche plus romanesque que documentarisée. Les origines cinématographiques de la réalisatrice expliquent plusieurs passages très légers dans le dialogue et une atmosphère digne des productions Bollywoodiennes. L’aspect très juvénile de films pour jeunes filles et le romantisme naïf est présent du début à la fin et surprend. Cependant, tout cela est complété par d’autres séquences beaucoup mieux orchestrées et cela apporte quelque chose de neuf dans le cinéma ! Cette technique rompt le pathos et apporte beaucoup de dynamisme à un long métrage qui aurait pu prendre une tournure beaucoup moins accessible et tragique s’il n’y avait pas ces nombreux traits de légèreté.

Rani, Lajjo et Bijli : un trio surprenant
Dans les villages reculés et exposés de cette réalisation, la liberté n’a pas de prix car elle ne s’acquière pas. Sous le contrôle de leurs maris, de leurs chefs de village ou de leurs propres fils, les femmes font ce que l’on attend d’elles : faire à manger, effectuer les tâches ménagères et enfanter. Le déroulement du film expose les nombreuses difficultés de s’affranchir, comme la possibilité d’avoir un emploi ou de lire. La peur des hommes étant qu’une femme devienne plus intelligente en s’instruisant. L’autre atout du scénario est celui de la personnalité de ses personnages, trois femmes complètement différentes où chacune va trouver chez l’autre ce qui lui manque. Rani, interprétée par Tannishtha Chatterjee, est une veuve qui subit au quotidien un fils, Gulab, alcoolique et violent avec sa jeune épouse. Lajjo, interprétée par Radhika Apte, est sa plus fidèle amie. La première scène du film les montre dans un bus, Lajjo est plus délurée et aime rire fort et haut, sans remettre constamment son voile comme le fait Rani. Lajjo est battue et n’arrive pas à enfanter d’un mari alcoolique. Cependant, elle garde son sourire qui dévoile de belles dents, grandes et blanches, qui illuminent son visage. Puis, l’élément qui s’ajoute à ce trio est surprenant puisqu’il s’agit de Bijli, une danseuse prostituée très libérée interprétée par Surveen Chawla. Cette femme très séduisante et provocatrice apportera beaucoup de frivolité à ces femmes frustrées.

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Entre drame et comédie
L’appellation « drame » peut sembler surprenante tant on jongle régulièrement entre des moments de rire et des moments de violence. Au moment où l’on pense que la femme gagne un petit combat d’émancipation, elle replonge dans la minute suivante dans son quotidien voué à ne pas changer. Cette production est donc particulière et nous bouscule (mais n’est-ce pas là le rôle du cinéma ?). D’une scène déchirante où une femme supplie le chef de son village et ses parents de ne pas retourner vivre chez sa belle-famille où elle se fait violer de tous, on passe à une scène où deux amies complices rient aux éclats en rêvant d’un bel homme les caressant. Le rire règne et le courage de ces femmes force l’admiration. Même en sang, même boitant après un énième viol, elles gardent le moral et ne s’économisent pas sur les plaisanteries. À ce sujet, la cinéaste l’explique ainsi : « plus on est triste, plus on a besoin de rire, plus on a besoin de se sentir vivant ».

Un mélange de poussières et de couleurs
Le film est bien entendu destiné à défendre le droit des femmes. Ces trois actrices de fiction mettent en lumière la vie d’indiennes que Leena Yadav a pu rencontrer. Si la poussière a pris une grande place dans la maison de ces petits villages, à l’image des traditions ancestrales, la lumière donne un éclat particulier. Si le scénario est parfois sombre, les couleurs sont vives et le visage de ces épouses et mères, si belles et gracieuses, rappellent qu’il y a un espoir lorsque l’on s’y met à plusieurs. Si un couple d’instituteurs décide de quitter le village pour cause de maltraitance sur le maître progressiste et ouvert, les amies décideront, elles, de rester et de changer la donne. Il est très surprenant, à la fin du film, de voir Rani laissé sa belle-fille, qu’elle s’était lourdement endettée pour avoir, retrouver le chemin d’un amoureux transit.

Le besoin d’être touchée
Ce que l’on observe tout au long de ce film est le besoin chez les femmes, même voilées, même celles que l’on ne voit pas et que l’on doit deviner, d’être touchée. La plupart ne connaissent pas les vraies caresses et le sentiment d’amour profond envers un époux. C’est alors que le romantisme n’est que plus exacerbé et les sensations physiques recherchées. Des stratagèmes seront alors découverts et appréciés,  comme celui de placer un portable en mode vibreur sous sa culotte ou d’entretenir des conversations téléphoniques excitantes avec un inconnu. La joie des protagonistes n’en sera que plus intense. Une scène peut marquer, celle de deux femmes, seins nues, se caressant délicatement avec de l’eau pour apaiser des blessures infligées à l’une d’elle. Une fois de plus, d’un début de scène difficile fait de plais et de pleurs, deux amies respirent de plus en plus fort, explorant le désir physique.

Parcours de la réalisatrice Leena Yadav
Après avoir vu un tel film, on se demande si celle que nous ne connaissions pas jusqu’alors s’inscrit depuis longtemps dans la production de réalisations engagées. Ce n’est pas le cas. Leena Yadav est surtout connue pour la réalisation d’émissions de télévision. La cinéaste est plus célèbre en qualité de productrice et monteuse que de scénariste. « La saison des femmes » (Parched) est son premier film international, récompensé au Festival international du film à Toronto. Ses deux précédents films n’avaient pas cette envergure. C’est alors une lutte que cette femme de 45 ans a dû mener pour diffuser son film dans le pays, comme ce fut une lutte de le diriger sur place. On sort ici de Bollywood, où cette femme a eu le courage de capter la vraie vie de femmes vivant dans le viol et la violence. Comme l’exprime Leena Yadav dans une interview pour Télérama « il est temps de montrer ce qui fâche. Il faut briser les barrières, comme mes actrices l’ont fait ».

Ce film est à voir non seulement pour une réalisation éloignée de ce dont on a l’habitude, mais par son caractère profondément humain et encourageant. Les choses, au-delà de changer, peuvent évoluer, et c’est ce que présente Leena Yadav.

Bande annonce 

La chair interdite

« La Chair interdite », livre paru aux éditions Albin Michel en 2014, a été écrit par Diane Ducret, journaliste et essayiste passionnée d’histoire. Longtemps caché, le sexe féminin est aujourd’hui exposé à travers l’industrie cinématographique et commerciale. L’auteure retrace ici le parcours et la vision de cette partie au demeurant fragile, mais capable d’intimider l’homme le plus savant.

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Courbet l’a peint dans son œuvre L’Origine du monde, Ducret le dépeint dans ce livre richement documenté. L’écrivain traite ici du regard porté au sexe féminin à travers les époques. De ses dangers, ses épreuves et ses victoires. Cette partie intime, si discrète, suscite depuis toujours la grande curiosité du sexe opposé. On découvre dans cet ouvrage les supputations d’un appareil génitale masculin enfouis dans nos entrailles, les histoires de médecins explorateurs, les différents mythes autour de cette vulve, la guerre pubiennes entre le magazine Penthouse et Playboy ou encore la marchandisation de la tonte (en seulement 30 ans nous sommes passées d’un jardin sauvage à une pelouse bien entretenue). La mode a infligé à notre sexe de se dévêtir. Plus de poils, c’est sale, c’est moche. L’essai est entrainant, agrémenté d’anecdotes historiques et d’intertitres humoristiques. L’évocation des hommes et des femmes ayant étudiés l’anatomie féminine et contribués aux avancées médicales contrebalancent les passages du livre qui décrivent les mutilations infligées.

G comme Gräfenberg

L’une des nombreuses histoires que j’ai aimée est celle du point G et surtout du nom de son auteur. La science de l’orgasme et d’une zone bien particulière source du meilleur des plaisirs est-elle probante ?  L’un des nombreux médecins à avoir approfondi la question est le gynécologue allemand Ernst Gräfenberg. En 1950, dans « The role of urethra in female orgasm », le praticien explore l’urètre comme étant à l’origine de l’orgasme féminin, le point culminent se trouverait sur « la paroi antérieure du vagin, le long de l’urètre ».

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L’homme donnant la première lettre de son nom à cette zone érogène accordera beaucoup d’importance à l’écoute de ses patientes. En ayant à l’esprit qu’il y a chez chaque être une individualité à explorer, il n’aura de cesse d’étudier le désir et le plaisir sexuel chez les femmes à travers leurs épanchements. Gräfenberg démontre également que le désir diffère chez chaque femme. Il rétorquera même à l’une de ses patientes: « Voyez-vous, personne n’est normal, ce mot ne devrait pas être appliqué aux êtres humains. Chacun de nous vivant aujourd’hui est une personne individuelle, différente de toute autre personne avant lui. Chacun de nous est une variation d’un thème, un thème nommé humanité. » Pour lui, tout comme le médecin de Marilyn Monroe le Docteur Greenson,  l’attention portée aux femmes est aussi importante que ce point « G ». Au risque de vous déplaire messieurs, nous avons besoin d’écoute avant de passer à l’acte !

« Ce que les dissections n’avaient pu découvrir, l’écoute l’a trouvé. Mais peut-être la chair interdite d’une femme en pièces ne vaut-elle pas celle d’une femme en vie, et le scalpel de la dissection ne vaut-il par l’approche de Gräfenberg, fondée sur les confidences de ses patientes. » Diane Ducret

Vers le chemin du soulagement

J’ai été amusée de découvrir que les travaux du célèbre Pavlov, prix nobel de médecine connu pour son étude de conditionnement des réflexes chez le chien, a servi au neuropsychiatre Velvoski et à l’accoucheur Nicolaiev, pour diminuer les douleurs lors d’un accouchement. S’il semble normal aujourd’hui de soulager une femme, cela n’a pas été le cas pendant des décennies. Un siècle après les prouesses de Louise Bourgeois (qui a accouché Marie de Médicis en 1601), Angélique du Coudray a arpenter les villes et villages de France pour soulager des femmes en souffrance. Elle découvrira lors de ses voyages des horreurs infligées à des femmes tout « simplement » mutilées et délaissées des médecins de l’époque. Angélique aura alors la mission d’enseigner à des femmes illettrées l’art d’accoucher et de diminuer la douleur. Autre époque, celle de Pie XII qui s’est porté en faveur du soulagement des femmes lors d’un accouchement quand d’autres, à l’image de Jacques Guillemeau, chirurgien au service des rois Charles IX Henri III puis Henri IV, estimait « qu’une femme qui accouche est priée de le faire dans la douleur et sans hurler. »  Il est consternant de trouver des femmes, comme Hélène Deutsch, psychanalyste américaine, estimant que l’absence de douleurs briserait le lien entre la mère et son enfant. Pour elle, la douleur apaise « le sentiment de culpabilité et provoque le plaisir ». Je serais curieuse de connaître ses réelles impressions après ses propres accouchements !

Le sexe féminin au cœur des préoccupations masculines 

De tout temps, de toute nation, de toute religion, de tout continent…l’entre-jambe des femmes a suscité une curiosité exacerbée et encouragé les pires horreurs en temps de guerre. Femmes mutilées, violées, battues, asservies…et je m’interroge. Ces hommes, qui maltraitent ces parties si précieuses, pourquoi ne respectent-ils pas cet écrin qui leur a permis de naître ? Comme il est rappelé page 311 « la manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol ». En passant par les expatriés de Nankin (1937) à la guerre des Balkans (années 1990), il est parfois insoutenable d’imaginer ce qui est présenté. Ce livre n’est pas facile à lire, âmes sensibles s’abstenir. Elle arrive cependant à ponctuer le tout avec humour grâce à des intertitres tout en finesse et jeux de mots.  Cela nous fait oublier des passages pouvant aller jusqu’à donner la nausée. Je pense que l’auteure a eu raison d’axer ses écrits sur les faits plus éprouvants.

 Je termine par ce beau passage :

 « Pour chacune, la découverte de l’intime passe par la conscience de cette blessure comme de cette élection originelle, qui lui fera faire chaque matin mille choix qu’elle défera le soir même, remettant chaque jour sur l’ouvrage sa difficile liberté. Elle aura tout loisir de s’offrir à d’autres, plus ou moins bien intentionnés, de se contracter sous leurs assauts ou caresses, de s’ouvrir pour porter la vie ou pas, de se sentir béante lorsqu’elle ne pourra la donner malgré un désir viscéral, enfin de refluer et de laisser là ces questionnements de jeunesse qui l’auront taraudée, mais non pas sa difficulté de ressentir. Telle est la vie d’un sexe de femme. »

Je conseille vraiment cet ouvrage, surtout pour les hommes. Il intéressera bien évidemment les femmes, mais il serait bon que certains puissent lire et apprendre de ces récits.

 

 

 

 

Un profil perdu

Femme de lettres, Françoise Sagan est née en 1934 et est décédée en 2004. Entre ces années, il y a des romans magnifiques et une femme qui parle aussi bien de l’amour qu’Edith Piaf. C’est « bonjour tristesse », en 1954, qui lancera la carrière de l’auteure.

J’ai commencé ma découverte de Françoise Sagan par la lecture du roman un miroir égaré, paru en 1999. Je me souviens avoir commencé l’histoire ravie. Peuplée de bonnes intuitions. Ce livre allait me plaire. C’est de Françoise Sagan, je pensais donc aux belles formules, aux beaux aphorismes et aux perceptions des choses qu’elle dépeint si bien. Les premières pages m’ont ennuyée. J’imagine alors que le milieu sera surprenant et la fin renversante. Rien, je n’y comprends rien. C’est pire que du Marc Levy. Sybil est trompée par François. François est perdu, mais aime toujours Sybil. Oui et après ? Je ferme ce livre déçue comme jamais. Il faut absolument que j’en lise un nouveau pour passer le mauvais goût et ça tombe bien car deux autres romans du « petit monstre » trônent dans ma bibliothèque.

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Je poursuis alors avec un profil perdu, paru en 1974. Je comprends pourquoi tout ce succès ! J’ai probablement dût commencer par un roman en période creuse ou je n’ai peut-être pas cernée tout de suite le style « Sagan ». Toujours est-il, je suis emportée dans ma lecture, impossible de m’arrêter. Là il se passe des choses et les formules sont plus épaisses. Le protagoniste s’interroge, nous questionne également et rencontre d’autres personnages tout aussi curieux. C’est l’histoire d’une femme, Josée. Cette dernière se sépare doucement d’un mari violent et fait la rencontre de Julius A.Cram, un homme riche et puissant. Ce financier va la prendre sous son aile et lui offrir tout ce dont une femme déboussolée et jusqu’alors entretenue a besoin : une dignité. Elle trouve un logement, un travail et des amis. Mais tout cela est orchestré d’une main de maître par cet homme qui paie les factures et trouve un emploi à Josée. Je découvre rapidement qu’elle quitte une vie de femme sous l’emprise d’un homme pour s’asservir à un autre. L’indépendance à un prix qu’elle ne semble pas prête à assumer. Bonjour tristesse. L’amour et ses compromissions. Je quitte Un miroir égaré ou Sybil subit les tromperies de François sans rien dire à Un profil perdu ou Josée ne conçoit pas la vie sans être sous la coupe d’un homme. J’assiste ici à des amours contrariés.

A la fin d’Un profil perdu, je suis émue par Julius A.Cram. J’ai été stupéfaite toute la durée du roman par sa dévotion envers Josée. Son amour incommensurable. Je crois même que c’est cela, aimer quelqu’un. Accepter que l’autre fasse ses expériences tout en continuant de l’aider. C’est beau mais c’est fou. Il croit en cet amour à un tel point qu’à la fin du roman je commence à trouver ce financier déséquilibré. La raison faiblit souvent lorsque l’on s’éprend de quelqu’un. Julias A.Cram réalisera que cet amour est impossible suite à une annonce que lui fera Josée. Ce n’est pas lorsqu’elle lui avoue sa grossesse, comme je le crois. Non, c’est lorsque cette dernière lui annonce son mariage avec Louis, le père de son enfant. Cette confidence l’achève. J’ai pu sentir le grand désespoir de cet homme. Il a formulé d’une manière qui m’a touchée son amour: « depuis que je vous connais, je ne me sens plus seul. J’ai toujours été quelqu’un de très seul, par ma faute, sans doute. Je ne sais pas parler aux gens, je leur fait peur ou je leur déplais. Depuis que je vous connais, je ne m’ennuie plus. »  C’est principalement cela l’amour : ne plus se sentir seul. Roland Barthes l’a également justifié par la position d’attente que nous procure cette sensation. Julius A.Cram a effectivement attendu que Josée l’aime et en homme éduqué il a tout fait pour lui plaire. La vie est parfois mal faite car elle n’aimera pas le riche parisien, mais un vétérinaire qui n’aspire qu’à la campagne.

Au-delà de l’histoire, plus complexe que les tromperies d’Un miroir égaré, ce roman nous plonge dans nos propres dépendances et nos propres contradictions. Il nous interroge sur les principes que nous sommes prêts à braver pour poursuivre une histoire d’amour qui peut s’avérer être délicate et infructueuse. Nous connaissons les adages qui nous rappellent à quel point nos émois peuvent nous faire perdre la tête. En bon lecteur, on juge la situation de Sybil comme celle de Josée. Mais en tant que personne, qui sommes-nous ? Jusqu’à quel point sommes-nous disposés à nous soumettre dans l’attente d’une affection particulière de l’être qui nous attire ? Parce que l’on peut tous vaciller, ce roman nous rappelle l’importance de l’indépendance, qu’elle soit financière ou spirituelle. Je suis sortie de cette histoire oppressée, mais reconnaissante envers moi-même de ma propre liberté. Si je mets ces deux lectures en parallèle, c’est pour prouver qu’en amour il y a l’inutile, le temps gâché, et il y a l’essentiel, le temps décuplé.

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